Bivouac à la Grande Sure (1920), dans le massif de la Chartreuse, les 28 et 29 octobre 2026.
Le choix du lieu
Nous y voilà. L’automne est à son paroxysme. Après des sécheresses à répétition depuis mai, on pouvait légitimement se poser la question des tant attendues couleurs d’octobre en montagne : flamboyantes ou ternes ? Comme pour montrer que la nature n’est pas rancunière de ce qu’on lui fait subir, elle transforme les forêts alpines en une éphémère mosaïque incandescente : l’orange et toutes ses déclinaisons chaudes succèdent aux nuances de vert de la belle saison. C’est le moment ou jamais d’aller immortaliser ces ambiances en altitude : dans une dizaine de jours, tout sera terminé.
Pour cette dernière semaine d’octobre, une vision m’obsède, relevant presque de l’injonction divine : il me faut aller à cet endroit, ce jour-là. Le pari est osé, il implique de trahir momentanément ma fidélité à la Savoie pour explorer le voisin dauphinois, faire 100 kilomètres en voiture pour me rendre au sud du massif de la Chartreuse, avec pour objectif la Grande Sure (1920 m). Dix-sept ans. Dix-sept années que j’y suis venu pour la dernière fois, simple virée à la journée alors que naissait ma passion pour la photographie.
Montée à la Grande Sure, dans le brouillard
Sur le trajet, un œil sur les montagnes alentour : toutes dans la brume. Inquiétant. « Il faut suivre le plan ». Aux confins du vallon du Tenaison, se trouve le col de la Charmette (1261 m), point de départ du parcours. La montre indique treize heures passées. Dehors : 7°C, un brouillard épais et une pluie fine. Dissuasif. « Il faut suivre le plan ». L’humidité ambiante développe les odeurs forestières, le silence s’impose, seulement rompu par mes foulées pleines de détermination, avalant le dénivelé rapidement malgré la charge sur le dos qui m’écrase. À chaque randonneur que je croise en sens inverse, la même question : « c’est comment là-haut ? ». Une constance dans leurs réponses : « On ne voit rien et il fait très froid ». Décourageant. « Il faut suivre le plan ».

En dépit des conditions quelque peu embruinées, la marche sur le chemin en sous-bois est plutôt agréable. En 1h15, me voilà au col de la Grande Vache (1712 m), surplombant celui de la Sure. La situation météorologique change radicalement, et pas dans le bon sens. Un vent glacial du nord y règne, accéléré par l’effet Venturi du col et les alpages qui n’offrent aucune protection au pèlerin. Je poursuis malgré tout l’ascension finale, sans que le temps se découvre. Lorsqu’enfin se détache de la crête la croix sommitale, la lueur spectrale du soleil se dessine derrière l’objet sacré. Apparition christique, allégorie mystique ou heureux présage… de troublantes pensées me traversent l’esprit, mais moins que le vent sifflant dans mes oreilles.
Bivouac audacieux au sommet
La Grande Sure livre à Éole une bataille sans merci, m’obligeant à me mettre à couvert quelques mètres sous les calcaires, afin de retrouver un peu de lucidité sur la suite des événements. Le ciel bleu apparaissant brièvement au-dessus de ma tête laisse à penser que le toit de la mer de nuages n’est pas loin, ce que confirment les webcams alentour. Pour autant, l’endroit reste inhospitalier. Le doute s’installe, il reste un peu moins de deux heures avant la nuit. Que faire ? Battre en retraite dans un abri ? Le refuge d’Hurtières m’emmènerait bien loin. Le chalet de Jusson, plus proche, peut être une solution, bien que situé quatre cents mètres plus bas. Je tente une descente de reconnaissance sur le versant occidental : pentu et glissant, le sentier ne m’inspire pas confiance. Puis je remonte, résigné à rebrousser chemin, quand un replat herbeux m’interpelle. Je reste un temps à l’observer, à analyser, puis je me dis : « Il faut suivre le plan ». En trois minutes, la tente est montée. Les gouttelettes perlent déjà sur la toile au moment où je m’y glisse. Le campement est ouvert aux quatre vents, l’installation vibre sans relâche sous le souffle du nord.
De pâles lueurs rougeâtres signalent la fin du jour, sans que le moindre rayon parvienne à percer jusqu’à la Grande Sure. Mais c’était prévu, cela fait partie du plan. Depuis le changement d’heure le week-end dernier, la nuit tombe très vite, et tôt. Sur ma liseuse, je dévore alors Le Grimpeur et le grognard, recueil d’échanges épistolaires entre Sylvain Tesson et Régis Debray, publié cette année. La finesse des mots et le sens de la formule contrastent avec ma situation précaire, seul sur ce caillou embrumé.
Vingt et une heures.

Vue sur la mer de nuages
Une étrange clarté attire mon regard vers l’extérieur. J’ouvre l’abside : la Lune ! Les étoiles ! La brume partout autour ! Ni une ni deux, me voilà dehors. Les sommets se sont dégagés, laissant place à une vaste mer de nuages, aux flots tempétueux. Au sud de ma position, le Rocher de Chalves (1844 m) devient un immense récif, en proie aux assauts des vagues vaporeuses, spectacle rendu visible par la clarté lunaire. J’immortalise le phénomène longuement, depuis un recoin protégé du vent, à deux pas des abîmes vertigineux. Je remonte ensuite sur la crête fouettée par les bourrasques, pour capter ces sommets chartroussins devenus archipels, enveloppés dans ce coton nacré. Se profilent en silhouette d’encre, en contre-lune, Chamechaude, le Charmant Som, la Dent de Crolles et le Grand Som. En toile de fond, se découpe Belledonne coiffée de ses premières neiges. Au loin, imperturbable, veille le Mont Blanc. Les douze coups de minuit sonnent la fin du bal, je vais enfin dormir.

Spectacle matinal au-dessus des nuages
Sommeil de courte durée, puisque le réveil retentit à 5h45. Entre-temps, les rafales se sont éteintes et l’humidité s’est dissipée, rendant à la montagne son calme. L’océan de brouillard a quant à lui perdu en altitude, laissant émerger davantage de reliefs. À l’horizon, commencent à poindre les premières lueurs de l’aube, tandis que sous mes yeux se déroule la grande mécanique des fluides dans les vallées : débordements, écoulements, transvasements… le ballet des nuages se poursuit inlassablement. Il offre des scènes d’une grande poésie, doublées d’un caractère hypnotique. Les couleurs virent du bleu au rose, puis au jaune lorsque jaillit le soleil, déposant sa lumière chaleureuse sur les lieux. Plus bas, deux chamois passent, me regardent, puis poursuivent leur chemin.
Je fais durer le plaisir, conscient de ma chance, avec la satisfaction d’avoir gagné ce pari.
À 9h40, je lève le camp, pour retrouver le col de la Charmette deux heures plus tard. Il fallait avoir la foi la veille pour s’engager vers la Grande Sure, dans le froid, le vent et la bruine. Il fallait seulement suivre le plan, et tout s’est déroulé exactement comme prévu. Les voix qui m’ont guidé ici ne m’ont donc pas menti…































