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Sylvain Clapot - Photographe > 2026

2026

Grande Sure (1920 m) – Chartreuse
Grande Sure (1920 m) – Chartreuse
29 octobre 2026 In Chartreuse No Comment

Bivouac à la Grande Sure (1920), dans le massif de la Chartreuse, les 28 et 29 octobre 2026.

Le choix du lieu

Nous y voilà. L’automne est à son paroxysme. Après des sécheresses à répétition depuis mai, on pouvait légitimement se poser la question des tant attendues couleurs d’octobre en montagne : flamboyantes ou ternes ? Comme pour montrer que la nature n’est pas rancunière de ce qu’on lui fait subir, elle transforme les forêts alpines en une éphémère mosaïque incandescente : l’orange et toutes ses déclinaisons chaudes succèdent aux nuances de vert de la belle saison. C’est le moment ou jamais d’aller immortaliser ces ambiances en altitude : dans une dizaine de jours, tout sera terminé.

Pour cette dernière semaine d’octobre, une vision m’obsède, relevant presque de l’injonction divine : il me faut aller à cet endroit, ce jour-là. Le pari est osé, il implique de trahir momentanément ma fidélité à la Savoie pour explorer le voisin dauphinois, faire 100 kilomètres en voiture pour me rendre au sud du massif de la Chartreuse, avec pour objectif la Grande Sure (1920 m). Dix-sept ans. Dix-sept années que j’y suis venu pour la dernière fois, simple virée à la journée alors que naissait ma passion pour la photographie.

Montée à la Grande Sure, dans le brouillard

Sur le trajet, un œil sur les montagnes alentour : toutes dans la brume. Inquiétant. « Il faut suivre le plan ». Aux confins du vallon du Tenaison, se trouve le col de la Charmette (1261 m), point de départ du parcours. La montre indique treize heures passées. Dehors : 7°C, un brouillard épais et une pluie fine. Dissuasif. « Il faut suivre le plan ». L’humidité ambiante développe les odeurs forestières, le silence s’impose, seulement rompu par mes foulées pleines de détermination, avalant le dénivelé rapidement malgré la charge sur le dos qui m’écrase. À chaque randonneur que je croise en sens inverse, la même question : « c’est comment là-haut ? ». Une constance dans leurs réponses : « On ne voit rien et il fait très froid ». Décourageant. « Il faut suivre le plan ».

En dépit des conditions quelque peu embruinées, la marche sur le chemin en sous-bois est plutôt agréable. En 1h15, me voilà au col de la Grande Vache (1712 m), surplombant celui de la Sure. La situation météorologique change radicalement, et pas dans le bon sens. Un vent glacial du nord y règne, accéléré par l’effet Venturi du col et les alpages qui n’offrent aucune protection au pèlerin. Je poursuis malgré tout l’ascension finale, sans que le temps se découvre. Lorsqu’enfin se détache de la crête la croix sommitale, la lueur spectrale du soleil se dessine derrière l’objet sacré. Apparition christique, allégorie mystique ou heureux présage… de troublantes pensées me traversent l’esprit, mais moins que le vent sifflant dans mes oreilles.

Bivouac audacieux au sommet

La Grande Sure livre à Éole une bataille sans merci, m’obligeant à me mettre à couvert quelques mètres sous les calcaires, afin de retrouver un peu de lucidité sur la suite des événements. Le ciel bleu apparaissant brièvement au-dessus de ma tête laisse à penser que le toit de la mer de nuages n’est pas loin, ce que confirment les webcams alentour. Pour autant, l’endroit reste inhospitalier. Le doute s’installe, il reste un peu moins de deux heures avant la nuit. Que faire ? Battre en retraite dans un abri ? Le refuge d’Hurtières m’emmènerait bien loin. Le chalet de Jusson, plus proche, peut être une solution, bien que situé quatre cents mètres plus bas. Je tente une descente de reconnaissance sur le versant occidental : pentu et glissant, le sentier ne m’inspire pas confiance. Puis je remonte, résigné à rebrousser chemin, quand un replat herbeux m’interpelle. Je reste un temps à l’observer, à analyser, puis je me dis : « Il faut suivre le plan ». En trois minutes, la tente est montée. Les gouttelettes perlent déjà sur la toile au moment où je m’y glisse. Le campement est ouvert aux quatre vents, l’installation vibre sans relâche sous le souffle du nord.

De pâles lueurs rougeâtres signalent la fin du jour, sans que le moindre rayon parvienne à percer jusqu’à la Grande Sure. Mais c’était prévu, cela fait partie du plan. Depuis le changement d’heure le week-end dernier, la nuit tombe très vite, et tôt. Sur ma liseuse, je dévore alors Le Grimpeur et le grognard, recueil d’échanges épistolaires entre Sylvain Tesson et Régis Debray, publié cette année. La finesse des mots et le sens de la formule contrastent avec ma situation précaire, seul sur ce caillou embrumé.
Vingt et une heures.

Vue sur la mer de nuages

Une étrange clarté attire mon regard vers l’extérieur. J’ouvre l’abside : la Lune ! Les étoiles ! La brume partout autour ! Ni une ni deux, me voilà dehors. Les sommets se sont dégagés, laissant place à une vaste mer de nuages, aux flots tempétueux. Au sud de ma position, le Rocher de Chalves (1844 m) devient un immense récif, en proie aux assauts des vagues vaporeuses, spectacle rendu visible par la clarté lunaire. J’immortalise le phénomène longuement, depuis un recoin protégé du vent, à deux pas des abîmes vertigineux. Je remonte ensuite sur la crête fouettée par les bourrasques, pour capter ces sommets chartroussins devenus archipels, enveloppés dans ce coton nacré. Se profilent en silhouette d’encre, en contre-lune, Chamechaude, le Charmant Som, la Dent de Crolles et le Grand Som. En toile de fond, se découpe Belledonne coiffée de ses premières neiges. Au loin, imperturbable, veille le Mont Blanc. Les douze coups de minuit sonnent la fin du bal, je vais enfin dormir.

Spectacle matinal au-dessus des nuages

Sommeil de courte durée, puisque le réveil retentit à 5h45. Entre-temps, les rafales se sont éteintes et l’humidité s’est dissipée, rendant à la montagne son calme. L’océan de brouillard a quant à lui perdu en altitude, laissant émerger davantage de reliefs. À l’horizon, commencent à poindre les premières lueurs de l’aube, tandis que sous mes yeux se déroule la grande mécanique des fluides dans les vallées : débordements, écoulements, transvasements… le ballet des nuages se poursuit inlassablement. Il offre des scènes d’une grande poésie, doublées d’un caractère hypnotique. Les couleurs virent du bleu au rose, puis au jaune lorsque jaillit le soleil, déposant sa lumière chaleureuse sur les lieux. Plus bas, deux chamois passent, me regardent, puis poursuivent leur chemin.
Je fais durer le plaisir, conscient de ma chance, avec la satisfaction d’avoir gagné ce pari.

À 9h40, je lève le camp, pour retrouver le col de la Charmette deux heures plus tard. Il fallait avoir la foi la veille pour s’engager vers la Grande Sure, dans le froid, le vent et la bruine. Il fallait seulement suivre le plan, et tout s’est déroulé exactement comme prévu. Les voix qui m’ont guidé ici ne m’ont donc pas menti…

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Lac des Cerces (2410 m) – Cerces
Lac des Cerces (2410 m) – Cerces
17 octobre 2026 In Cerces No Comment

Bivouac au lac des Cerces (2410 m), dans le massif des Cerces, les 16 et 17 octobre 2026.

Le choix de la sortie

Automne, te voilà enfin ! Après des mois de chaleur presque ininterrompue, l’intersaison s’installe dans les Alpes. Les forêts au dégradé de verts se transforment progressivement en de vastes mosaïques jaune, rouge et orange, d’abord en altitude puis, au fil des jours, plongent dans les vallées. Un festival de couleurs avant la longue période de monochromie où le marron de la végétation dénudée alternera avec le blanc hivernal.

Comme chaque année, je scrute le meilleur moment pour aller m’enivrer du parfum automnal, qu’il soit forestier ou non. En ce week-end de mi-octobre – et comme depuis plusieurs semaines – la météo se révèle défavorable sauf jusqu’à samedi midi. Trépignant d’impatience, je me libère de mes obligations pour partir dès le vendredi à la mi-journée. Direction la Maurienne et le massif des Cerces pour un bivouac au lac éponyme. Fin août, j’avais déjà exploré le secteur, en réalisant mon exploit de l’année, celui d’aller dormir au sommet du Grand Galibier. De là-haut, j’avais pu constater le surtourisme estival au lac des Cerces, dénombrant des dizaines de tentes. Il a ainsi rejoint la liste des trop nombreux spots à éviter durant la belle saison. Un vendredi d’octobre devrait logiquement m’offrir une plus grande tranquillité.

Cap sur le lac des Cerces

Il faut reconnaître que cette sortie est le choix de la facilité, tant sur le plan de l’effort que sur celui de la contemplation : à peine 300 mètres de dénivelé et un panorama exceptionnel garanti à destination. Il est 14h30 quand crissent les premières foulées sur le sentier, au départ des Mottets (2150 m). Les conditions se montrent idéales et étonnamment chaudes, si bien que c’est en t-shirt que j’arpente le versant sous la piste menant au col des Rochilles. Les plus hautes cimes témoignent de la neige tombée quelques jours auparavant, notamment celles exposées au nord, mais celle-ci demeure assez résiduelle. Les alpages quant à eux ont troqué leur verdure – somme toute relative compte tenu de la sécheresse subie – au profit de teintes jaunâtres, aux reflets dorés.

En cinquante minutes à peine, l’objectif est atteint. Le plan d’eau, niché à 2410 mètres, s’inscrit dans un vaste amphithéâtre dominé par de hautes murailles rocheuses. Plein est, une ouverture dans le relief offre une vue de premier choix sur les Aiguilles d’Arves, formant un arrière-plan singulier, contrastant avec les tout proches Pic de la Ceinture et la Pointe de la Fourche. Les esprits féconds y verraient des oreilles de chat. Devant ce décor, je me positionne sur la rive orientale et m’étends un moment. L’endroit est propice à faire le vide, à laisser de côté les préoccupations futiles et virtuelles du quotidien, pour mieux s’ancrer dans le présent, dans le vrai qui se déroule ici même.

Ainsi allongé, je laisse mon regard se perdre dans l’azur. Il y observe des nuages élevés, s’étirant lentement. Ils prennent des formes ondulantes, rappelant de longues chevelures féminines. Elles défilent sous mes yeux, s’éloignent puis s’évaporent… troublante métaphore céleste du réel.

17h30. Derrière le relief du Galibier, le soleil tire déjà sa révérence. J’en profite pour monter la tente au balcon quatre étoiles. Plus tard, les sommets se muent en flammèches. Je parcours alors le pourtour du lac pour capter les innombrables reflets jusqu’au dernier souffle du jour.

Nuit étoilée

Les lumières ont cédé leur place à l’ombre qui prend possession des lieux. Au loin, une lueur subsiste un moment, palette de tonalités pastel, du jaune au violacé, tout en douceur. Le bleu décline quant à lui toutes ses nuances, clair à l’ouest et de plus en plus foncé en direction de l’est, où la nuit gagne irrémédiablement du terrain. Un fin croissant de lune vient se loger dans le creux du col de la Ponsonnière. En début de soirée, notre satellite passe lui aussi derrière l’horizon, emportant le dernier éclairage qui persistait. L’obscurité totale introduit la vedette des prochaines heures : l’infini cosmique et ses millions de scintillements. Verticale, la Voie lactée se dresse majestueusement, reflétée par les eaux parfaitement calmes du lac. Le miroir du ciel nocturne apporte une quiétude supplémentaire à la scène, que la température négative (-2 °C) ne parvient pas à troubler. À maintes reprises, je reste dehors à immortaliser ce lent ballet astral, ponctué çà et là par de furtives étoiles filantes, le tout dans un silence monacal.

Sous une atmosphère toujours aussi limpide, le jour se lève peu après 7 heures. Au fond, les Aiguilles d’Arves se détachent de façon magnétique puis, lorsqu’apparait le soleil, s’embrasent telles des allumettes. Elles miroitent sur les eaux paisibles, avant d’être rejointes par le Grand Galibier. Les rayons grignotent les montagnes, les ombres reculent, les paysages gagnent en clarté. Pendant près d’une heure, je capte ces symétries où, par le jeu de la perspective, le minéral se conjugue à l’aquatique.
En fin de matinée, je regagne la voiture, épilogue d’une parenthèse bienvenue dans ce sanctuaire alpin…

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Les Cornettes de Bise (2432 m) – Chablais
Les Cornettes de Bise (2432 m) – Chablais
13 septembre 2026 In Chablais No Comment

Bivouac aux Cornettes de Bise (2432 m), les 12 et 13 septembre 2026, dans le massif du Chablais.

Le choix de la sortie

Le cœur ou la raison ? Après plusieurs sorties épuisantes les semaines précédentes, j’étais bien parti pour reposer l’organisme avant la saison automnale, afin d’écouter la raison. Cependant, les belles conditions météorologiques conjuguées au retour des températures normales ont quelque peu modifié le programme, corrompant allègrement mon cœur. Pour le quatrième week-end consécutif, me voilà parti pour aller tutoyer les cimes. Oui, mais de quel massif ?

L’envie de changement m’anime et me pousse à explorer le nord de la Haute-Savoie du côté du Chablais. La carte IGN est alors minutieusement analysée et un constat s’impose : pour avoir une vue panoramique, soit il faut sillonner les stations de ski aux cicatrices peu esthétiques dans le paysage, soit avaler un fort dénivelé. La seconde solution est naturellement privilégiée et le choix se porte sur un célèbre sommet marquant la frontière franco-suisse : les Cornettes de Bise (2432 m), aux confins de La Chapelle-d’Abondance. J’avais pu découvrir ce secteur en juillet 2020, lors d’un bivouac à la Pointe des Pavis (2075 m) au moment où brillait dans le ciel nocturne la comète Neowise.

Impression depuis le parking

Après un long itinéraire pour rejoindre la vallée isolée de l’Eau Noire, le terminus de la route est atteint, à Bise (1500 m). Un vaste parking déjà largement rempli, un refuge-restaurant bien garni et des bâtiments agricoles composent ce lieu aux allures de bout du monde. Il s’inscrit au sein d’un amphithéâtre majestueux, constitué d’alpages verdoyants, dominés par d’imposantes murailles calcaires. La plus impressionnante d’entre elles n’est autre que la destination du jour. Elle surplombe le départ d’environ 950 mètres. À l’instar des dernières sorties, elle s’apparente à une citadelle aussi inaccessible qu’imprenable.

Ascension des Cornettes de Bise

À 12h45, sous un grand ciel bleu, débute la randonnée, le dos lesté de 17 kg. La première étape consiste à remonter un vallon conduisant au Pas de la Bosse (1816 m), accompagné au début par un troupeau de chèvres suivant le sentier. En 50 minutes, l’objectif est atteint. Un simple amuse-bouche, si l’on considère le reste du parcours. La sente s’engage ensuite dans une étroite et raide combe, dont il faut se tordre le cou pour entrapercevoir la fin. Mollets et cuisses sont mis à rude épreuve, tout comme le souffle.

En contrepartie, le dénivelé est rapidement avalé. Plus haut, le répit est de courte durée, le temps de changer de versant et de reprendre de plus belle. Sous le Saix Rouquin, quelques passages demandent de mettre les mains et de s’exercer à des gestes d’escalade de façon heureusement ponctuelle. Au détour d’une épaule rocheuse, le dôme sommital se détache dans le ciel, signalant les derniers instants d’effort.

Arrivée au sommet

Après 2h55 d’une ascension physique, la cime des Cornettes de Bise est vaincue. S’érige ici une grande croix. Une plaque indique qu’elle a été dressée et bénie trente ans auparavant, le 15 août 1996. Une citation de Saint-Exupéry y est gravée : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ».

Là-haut, le paysage récompense la dureté du parcours. Une myriade de lieux géographiques se signale au visiteur : les Alpes suisses avec au loin le Grand Combin, le Matterhorn, le Weisshorn, le Zinalrothorn, la Dent d’Hérens ; le Mont Blanc ; toutes les crêtes du Chablais jusqu’aux Aravis ; une bonne partie du Lac Léman avec les villes de Lausanne et Vevey ; le lac de Neuchâtel en arrière-plan tout comme la chaîne du Jura.

Pendant près d’une heure, un nuage stationne au-dessus des lieux, privant le sommet des bienfaits du soleil, jusqu’à ce que celui-ci réapparaisse pour un réchauffement bienvenu.

Le jour décline peu à peu ; un emplacement plat au pied de la croix accueille la tente, pour une nuitée sous divine protection. Quelques mètres en contrebas, des bouquetins curieux mais méfiants s’approchent, pour mon plus grand plaisir.

Les couleurs du crépuscule

À l’ouest, des voiles élevés encombrent le ciel, me laissant douter de l’arrivée des couleurs crépusculaires. Mais après quelques teintes blafardes, durant le dernier quart d’heure, l’étoile ne trouve aucune nébulosité sur son chemin. Alors, partout autour, les cimes deviennent incandescentes, aussi bien côté suisse que côté français. Le festival coloré se prolonge jusqu’à la fin du jour, où le rouge-rose passe le flambeau au violet-bleu.

L’obscurité s’installe graduellement, les lumières des villes et villages s’éclairent. Malgré l’absence totale de lune, il subsiste une très légère clarté. Aux phosphorescences urbaines répond celle de la Voie lactée, s’étirant verticalement au-dessus du silence nocturne. Je sors régulièrement faire des timelapses pour immortaliser cette valse céleste. Je craignais un froid mordant, mais les températures se révèlent globalement acceptables pour la saison et l’altitude, descendant au plus bas à 4 °C. Elles restent supportables en l’absence (ou presque) de vent.

Aube incandescente

Après une nuit au sommeil haché, le réveil sonne à 6h20. Des lueurs se déploient à l’orient, où stationnent des nuages élevés. Ces derniers se parent d’une rougeur magmatique durant un long moment, comme si c’étaient les portes des Enfers, créant une ambiance envoûtante et énigmatique. À l’opposé, les teintes rosées se diluent insensiblement dans l’azur jusqu’à la percée du jour. Le soleil diffuse ses chauds rayons sur les versants et les premiers randonneurs arrivent.

Les affaires pliées, à 8h40 démarre le chemin du retour, exercice redoutable pour les jambes tant la pente ne pardonne pas. À cadence soutenue, l’altitude baisse rapidement et les passages craints sont finalement franchis sans réelle difficulté. En moins de deux heures, le parking est regagné. L’occasion de constater le chemin parcouru et la position réelle du sommet : à gauche des grandes parois calcaires, où la croix se détache sur la pente herbeuse. Ce dernier regard met un terme à cette escapade physique, sous de belles conditions de lumière et d’observation.

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Le Marteau (2289 m) – Giffre
Le Marteau (2289 m) – Giffre
6 septembre 2026 In Giffre No Comment

Bivouac au Marteau (2289 m), dans le massif du Giffre, les 5 et 6 septembre 2026.

Le choix de la sortie

Septembre te voilà. Les montagnes se vident de leurs hordes de visiteurs, tandis que les enfants font leur rentrée. Et les canicules appartiennent au passé ? Bien sûr que non. Une énième vague de chaleur envahit une partie de l’Hexagone durant quelques jours, pour faire définitivement entrer 2026 dans l’histoire météorologique. Certes, les nuits sont plus longues, atténuant un peu les effets. Mais tout de même. Aller chercher la fraîcheur en altitude reste toujours une solution pour échapper à ces problèmes.
Un lieu a attisé ma convoitise dernièrement, dans le massif du Giffre : le Marteau (2289 m). Il constitue l’une des nombreuses sentinelles sud du Désert de Platé, avec sa vue imprenable sur le massif du Mont Blanc. Toutefois, il se mérite, surtout avec l’itinéraire engagé prévu à cette occasion.

Peu après 15 heures, la voiture est garée au parking de Plaine Joux (1352 m). Celui-ci est bondé, laissant penser que les vacances ne sont pas terminées. D’ici, l’objectif se distingue et donne le vertige. Il surmonte une muraille paraissant imprenable, que pourtant un sentier sillonne : le redoutable chemin du Dérochoir.

Montée au Marteau

Des routes et pistes partent pourtant bien d’ici, mais leur accès est réservé aux ayants droit, alors il faut entreprendre une longue marche d’approche sans réel intérêt, d’environ 1h15, entre les remontées mécaniques et le sous-bois, pour atteindre le lieudit des Ayères des Rocs (1641 m), entre les remontées mécaniques et le sous-bois, sans réel intérêt. Ce hameau se révèle surprenant avec ses petites habitations construites entre des blocs éboulés de la montagne. Sa vue en balcon, au cœur d’un écrin naturel, rappelle étrangement le Monal en Haute-Tarentaise, le Mont Blanc jouant ici le rôle du Mont Pourri.

Le passage du Dérochoir

À partir de là, les choses sérieuses commencent. Les crêtes sommitales me contemplent d’un air implacable, tandis que le sentier file en diagonale dans le Dérochoir. Il s’agit d’un gigantesque glissement de terrain amorcé dès le retrait glaciaire et qui s’est poursuivi avec des épisodes d’écroulements, notamment aux XVe et XVIIIe siècles. Il se traduit dans le paysage par un vaste secteur chaotique, comme si la montagne avait vomi ses roches. C’est dans ce dédale rocailleux que sillonne l’itinéraire, où la difficulté s’accroît au fur et à mesure que l’altitude augmente. D’abord sur un sentier tracé, puis un parcours parfois acrobatique dans les gros blocs effondrés, jusqu’à atteindre le passage délicat. La paroi devient subverticale, jonchée de cordes, de marches métalliques et d’escaliers.

Sur une bonne centaine de mètres de dénivelé, je remonte cette face. L’effort physique est compensé par l’aspect ludique de l’opération, dans cette escalade facile où toutefois le moindre faux pas peut s’avérer fatal. La crête est finalement atteinte sans trop de mal. D’en haut, le parcours réalisé à l’instant donne le tournis. Se dévoile au nord le Désert de Platé, terme fort à propos tant le paysage karstique lui donne un aspect lunaire et brut. Pour autant, la course n’est pas terminée. Il faut négocier une section bien périlleuse, raide, glissante et sans aide, bordée par le précipice à gauche et à droite et offrant là quelques frayeurs, pour atteindre la brèche du Dérochoir.

Au col, se trouve un carrefour de chemins, avec celui provenant du refuge de Sales. Le Marteau n’est plus très loin. La sente remonte le versant sur des zones de lapiaz, en longeant les abruptes falaises, conférant une dimension monumentale à cette fin d’itinéraire. Après 3h45 d’effort, l’objectif est atteint ; l’horloge indique 19 heures. Une bonne partie de la vallée se terre dans l’ombre, tandis que les plus hauts massifs baignent dans une chaleureuse lumière de fin de journée.

Le crépuscule et la nuit

Un pseudo-replat herbeux, une vingtaine de mètres en contrebas, accueille la tente, pour un bivouac sauvage et quelque peu pentu, mais en sécurité. Sur la dernière heure, je contemple le jour décliner, transformant progressivement les cimes emblématiques du Mont Blanc en torches incandescentes. À quelques centimètres de mes pieds, plus de 200 mètres de vide s’étire, où les grandes dalles calcaires aspirent tout. Au jour succède la nuit, noire dans un premier temps, seulement trahie par l’éclairage urbain des villes alentour. L’humidité, quant à elle, s’installe, se manifestant autant sur la toile de tente que sur les vêtements. Dans ce ciel limpide, se déploie la Voie lactée qui, quelques heures plus tard, se fait voler la vedette par un croissant de lune, émergé depuis l’horizon nord-est.

Une pâle lumière se dépose sur ce panorama endormi, sous une température clémente pour la saison (8°C) et un léger vent aux abords du vide, que je tutoie dangereusement dans cette pénombre. En face, les alpinistes s’agitent déjà pour gravir le toit de l’Europe, dans des conditions manifestement idéales. J’immortalise pendant un long moment ce décor nocturne, puis trouve enfin le sommeil vers 3h30.


De courte durée, puisque trois heures plus tard me voici sur le pont pour observer le lever du jour. L’atmosphère, dépourvue de nuage, propose une scène banale, sans flamboiement, éclairant un à un les massifs savoyards. Peu d’intérêt photographique, mais une séquence suspendue, sereine et contemplative.

Retour à Plaine Joux

Pas le temps de lézarder ni d’entreprendre une sieste – bien que celle-ci eût été fort bienvenue, la nuit fut tout sauf reposante – un petit déjeuner frugal précède le rangement du matériel. Le chemin du retour s’annonce sportif. Sous un soleil déjà brûlant, l’itinéraire inverse débute, jusqu’à atteindre le Dérochoir et sa section d’équilibriste. Celle-ci est franchie rapidement sans réelle difficulté, au bon moment : une fois le sentier regagné, les visiteurs affluent.

Les jambes lourdes et usées par les randos des week-ends précédents, je retrouve le parking de Plaine Joux à midi, épilogue d’une sortie engagée mais riche en observations et en diversité de terrain.

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Grand Galibier (3228 m) – Cerces
Grand Galibier (3228 m) – Cerces
30 août 2026 In Cerces No Comment

Bivouac au Grand Galibier (3228 m), massif des Cerces, les 29 et 30 août 2026.

Une sortie ambitieuse

Voilà quelques semaines qu’une idée m’obnubile : dormir à plus de 3000 mètres. En fin d’été, c’est chose aisée dans la mesure où les derniers névés ont disparu, surtout avec la succession des canicules ayant sévi sur l’Hexagone, Alpes comprises. Cependant, les sommets remplissant ces trois conditions ne sont pas légion : accès pédestre, autorisation administrative pour le bivouac et relative platitude sommitale. En plus de quinze ans, je n’ai pu en faire que quelques-uns : près du Col Sommeiller (3018 m), le Pic du Mas de la Grave (3020 m), le Gros Peyron (3046 m), le Mont Thabor (3179 m) et le Pain de Sucre (3208 m).

Ce week-end réunit tous les facteurs pour partir à la conquête d’un plus de 3000 : nuit de pleine lune, ciel lavé des sables du Sahara par les pluies du vendredi et beau temps annoncé. Le plus dur reste de trouver l’endroit : entre les interdictions des parcs, des réserves diverses et les arrêtés municipaux qui fleurissent désormais partout, il devient difficile dans nos régions de passer une nuit en altitude.

Après avoir parcouru la carte IGN pendant un moment, une destination apparaît comme une évidence : le Grand Galibier (3228 m). Un sacré morceau toutefois, puisqu’il s’agit ni plus ni moins du point culminant du massif des Cerces, marquant la frontière entre la Savoie et les Hautes-Alpes. Bien déterminé à en découdre, direction la Maurienne pour me frotter à ce géant. Il faut croire que j’ai le don de choisir les week-ends d’événements locaux : la semaine dernière le trail Galibier-Thabor à Valmeinier, aujourd’hui le salon du tout-terrain à Valloire, village noir de monde pour l’occasion.

Une fois sorti de ce bourbier, sur la route du col à Plan Lachat, je m’engage sur la piste direction le lieudit des Mottets (2150 m). L’année précédente, j’avais pu constater qu’il était possible de se garer ici en toute légalité, évitant ainsi près de 2 kilomètres de marche sans intérêt. Vu l’épreuve qui m’attend, je ne boude pas cette économie.

Cap sur le Grand Galibier (3228 m)


Du parking, l’objectif me nargue et m’effraie. Il se profile tel un donjon imprenable, surplombant les lieux de 1100 mètres de dénivelé, avec ses murailles de calcaire dolomitique et ses dédales rocheux. Serais-je à la hauteur, lesté de mes 18 kg sur le dos ? La montre indique 13h45 quand j’entame l’ascension, sur ce sentier que je connais si bien, pour l’avoir emprunté à maintes reprises. Le site a gagné en fréquentation au fil du temps, tout le monde s’est mis en tête d’inscrire à son palmarès la Pointe des Cerces (3098 m), au-dessus du lac éponyme, nouveau lieu à la mode sur les réseaux sociaux. J’avance à bon rythme, en traversant un troupeau de moutons puis les vastes alpages sur le GR57, jusqu’à atteindre le Col de la Ponsonnière (2613 m) seulement quatre-vingt-dix minutes après mon départ.

Vers un monde minéral…

Pour garder la tête froide et le moral, je considère que tout ceci était une simple mise en jambe, un échauffement. Et pour cause, sur la droite se dessine la seconde partie, autrement plus ardue. L’objectif paraît toujours autant inaccessible, difficile de croire qu’un itinéraire y conduit. La crête de la Ponsonnière constitue un préambule, un trait d’union entre deux univers : le verdoyant cède graduellement la place au minéral. Le Lac Blanc, aux eaux vert-turquoise, se dévoile en contrebas du sentier et signale le réel début des hostilités. Dans les éboulis du Roc Termier se devine le raide parcours, aboutissant plus loin au col Termier (2898 m).

Au sein du creux rocailleux se niche un petit plan d’eau bien malingre, avec ses reflets d’un marron terreux. À gauche, une harde de bouquetins se promène dans le pierrier. Ici, c’est leur univers, me rappelant l’humilité qui doit me guider jusqu’à la cime. Face à moi s’élève l’ultime étape du trajet, de toute évidence la plus dure, à en juger par l’esthétique inhospitalière de cette face chaotique.

Un final rocailleux

Le tracé se perd peu à peu dans ce labyrinthe, nécessitant une vigilance de tous les instants pour ne pas s’égarer. Mon salut tient à ces modestes marques bleues, peintes à intervalles réguliers par quelque âme bienveillante des années plus tôt. L’usure du temps les a progressivement estompées, rendant ma progression parfois incertaine. Quelques passages sur la fin obligent à quelques manœuvres d’escalade facile, pour se hisser vers les derniers mètres. À 17h30, le Grand Galibier est enfin conquis, au terme de 3h45 d’une ascension physiquement exigeante, mais avec la fierté d’y être parvenu. Là-haut, le panorama offre une vue sur une pléthore de sommets emblématiques des Alpes, qu’ils soient lointains (Mont Blanc, Mont Viso, Pic de Rochebrune…) ou proches (Aiguilles d’Arves, Mont Thabor et surtout le massif des Écrins, avec la Meije et la Barre des Écrins à portée de main).

Le lieu présente deux éléments improbables : une petite antenne sur un bloc de béton avec un panneau solaire et un replat accueillant idéalement ma tente, pour un bivouac royal. Une petite croix métallique complète le tableau, veillant sur habitants et autres pèlerins de la vallée. Des vautours planent sans effort au-dessus de ma tête. Sans le moindre battement d’aile, ils virevoltent dans le ciel au gré des courants ascendants, laissant entendre le sifflement de l’air à travers leurs plumes.

Crépuscule incandescent et clarté lunaire

Le temps défile, les ombres s’étirent, annonçant l’heure du crépuscule. Franchissant les nuages qui l’éclipsaient jusqu’alors, le soleil livre, pour son dernier quart d’heure, un spectacle saisissant. Contrairement aux précédentes semaines où un voile à l’horizon estompait les ultimes rayons, aujourd’hui aucune nébulosité ne vient jouer les trouble-fête. Les plus hautes montagnes du secteur se transforment alors en une myriade de braises incandescentes, immortalisées avec soin. L’obscurité grandit, mais pour une courte durée. Une demi-heure plus tard, c’est au tour de la pleine lune de jaillir par-delà les crêtes, à l’est. Sa couleur d’un jaune vif rappelle la lumière d’un phare sur les côtes. Celle-ci inonde progressivement le paysage, qui se révèle en clair-obscur, en silhouettes.

Côté nord et ouest, défilent les voitures près des cols du Lautaret et du Galibier, ainsi qu’en direction de Valloire, formant de longues traînées lumineuses sur les photographies nocturnes. Ces dernières donnent l’impression d’avoir été prises en plein jour. Seuls les éclairages urbains et les discrètes étoiles dans le firmament en apportent la preuve contraire.

Sur mon promontoire règne une profonde quiétude, sans vent ou presque, où la température décline peu à peu, atteignant les 2°C au plus frais de la nuit. Glacial pour le commun des mortels, agréable pour moi, compte tenu de l’altitude et de la saison. La fatigue m’emporte péniblement vers minuit, pour quelques heures d’un sommeil haché.

Les lumières matinales

Le réveil sonne à 6h30. Les nuages parsemant jusqu’alors le ciel se sont totalement dissipés, laissant place à une atmosphère limpide. La ceinture de Vénus, bande bleutée de l’ombre de la Terre surmontée des teintes rosées, coiffe le massif des Écrins. Quelques minutes plus tard, s’illuminent les plus hautes cimes d’un rouge écarlate, de façon éphémère. Les Alpes découvrent un jour nouveau, les ombres remontent les versants, la vie s’anime. De mon côté, je fais l’impasse sur la traditionnelle sieste matinale, le chemin du retour s’annonçant long. Les affaires pliées, à 8h40, j’entame la descente. L’itinéraire est plus évident. Cette fois aucune divagation, j’atteins rapidement la crête de la Ponsonnière où trois bouquetins m’offrent une pause photographique bienvenue. Les individus se prélassent sur un gros bloc, favorisant quelques cadrages intéressants avec en arrière-plan la Pointe des Cerces.

La dernière étape m’amène à prendre un chemin alternatif, longeant le ruisseau de la Ponsonnière, plus secret et moins fréquenté. Ma réserve d’eau s’amenuise ; il est temps d’en finir. Si cet itinéraire bis présente un kilométrage plus faible que l’officiel, son caractère accidenté finit de m’achever. À 11h30, la voiture est enfin regagnée, concluant un périple éprouvant, mais avec le bonheur d’avoir réussi le pari, et à la clé, des images et souvenirs inoubliables. Le Grand Galibier devient aujourd’hui mon plus haut lieu de bivouac, lequel le détrônera ?

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Grands Lacs (2508 m) – Cerces
Grands Lacs (2508 m) – Cerces
23 août 2026 In Cerces No Comment

Bivouac aux Grands Lacs (2508 m), dans le massif des Cerces, les 22 et 23 août 2026.

Le choix de la destination

Enfin ! Après des semaines de chaleurs qu’on peut raisonnablement qualifier d’excessives, les températures sont redevenues de saison. Jeudi et vendredi, un copieux arrosage (environ 40 mm relevés sur Albertville) a rafraîchi les Alpes.

Le week-end étant annoncé ensoleillé, c’est tout naturellement que je suis attiré par l’altitude. Afin de changer des massifs habituels, cap sur celui des Cerces, pour aller (re)visiter la vallée de la Neuvache, aux confins de la station de Valmeinier 1800. Une affluence imprévue parsème la piste menant au parking des Chenalettes, bondé pour l’occasion : il s’agit d’un des circuits du Trail Galibier Thabor, événement sportif du moment. Sous un grand ciel bleu, l’ascension commence à 14h45, pour près de 750 mètres de dénivelé.

L’ascension aux Grands Lacs

L’avantage de ce parcours réside dans sa pente relativement modérée. En contrepartie, il nécessite une longue marche de quelque 7 kilomètres. Je remonte paisiblement le sentier jusqu’au refuge de Terre Rouge, lieu d’étape GRP du Tour du Mont Thabor. La bâtisse, composée des mêmes schistes que les murailles alentour, se fond parfaitement dans son environnement, imitant les anciennes bergeries et chalets d’alpage traditionnels de la région.

La dernière étape est en vue et à ce stade, de moins en moins de randonneurs sillonnent les sentiers, alors que la température est idéale, loin de la transpiration goutte à goutte des précédentes semaines. Au détour d’un virage, se dévoile le lac Caspi (2442 m), minuscule plan d’eau blotti au pied d’un léger relief. Au terme de trois heures de marche, j’atteins les Grands Lacs. Le premier, le plus petit, est envahi par des plantes aquatiques. Le second, de loin le plus vaste, s’étend sur une longueur de 100 mètres.

Un décor sauvage entoure le lieu : à l’est, se dresse le versant caillouteux sous la Pointe de Terre Rouge ; à l’ouest, se situe une proéminence rocheuse dominant le lac d’une vingtaine de mètres. D’ici, on aperçoit les Aiguilles d’Arves, par-delà les crêtes de la montagne d’en face. À quelques mètres du bord, un replat herbeux accueille la tente à l’écart des terrains humides ceinturant le lac. Contrairement aux bivouacs à la belle étoile des dernières sorties, au confort plus que discutable, aujourd’hui les conditions frisent un certain standing !

Des couleurs fades

Peu à peu le jour se meurt, livrant des rayons d’un jaune doré durant plusieurs minutes, avant que les ombres ne gagnent la partie. Un lointain spectacle se déroule ensuite, en direction du couchant, où les seuls nuages présents dans le ciel se transforment en lueurs magmatiques, cédant la place à la nuit. L’obscurité reste cependant partielle, la Lune aux trois quarts pleine diffuse une lumière argentée, dans ce temple envahi par le silence. Vers 2 heures du matin, alors que le thermomètre affiche 4°C, le satellite lumineux s’en est allé derrière l’horizon, laissant la place à la voûte céleste, limpide. La Voie lactée se reflète dans les eaux devenues calmes, maintenant que le vent est tombé.

6 heures. Le réveil sonne de nouveau, afin d’aller capter les teintes matinales. Le plafond uniformément clair me laisse dubitatif. Je grimpe sur le promontoire pour observer le panorama à l’ouest. Les Aiguilles d’Arves sont les premières à recueillir les rayons solaires, d’une triste fadeur. Quelques clichés immortalisent la scène par acquit de conscience, mais les jeux sont faits : il n’y aura ni éclat ni ambiance majestueuse. Un nouveau jour banal en terres montagnardes, sans frasque ni folie. Je retourne donc faire une longue sieste jusqu’à 9 heures, moment où le Soleil pointe enfin son nez, franchissant la haute crête orientale, tutoyant les 3000 mètres.

Quatre-vingt-dix minutes plus tard, une fois les affaires pliées, débute le chemin du retour. Au-dessus des Cerces règne le ciel d’un bleu méditerranéen, digne d’une carte postale. Après un salut révérencieux à la chapelle Notre-Dame des Neiges, veillant sur les pèlerins depuis plus de trois siècles, je regagne la voiture à midi trente. Épilogue d’une sortie dépaysante quoique pauvre sur le plan photographique.

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Éclipse solaire du 12 août 2026
Éclipse solaire du 12 août 2026
12 août 2026 In Bauges No Comment

Récit personnel de l’éclipse solaire du 12 août 2026, au belvédère de l’Orionde (1522 m) dans le massif des Bauges, en Savoie (73).

Un événement à ne pas rater

S’il y a bien un événement cosmique à ne pas rater cet été, c’est bien l’éclipse solaire. Bien que la bande de totalité se situe essentiellement en Espagne, la France bénéficie d’une occultation dépassant les 90 %. Il faut remonter à août 1999, date de l’éclipse totale, pour retrouver pareil phénomène dans l’Hexagone. J’avais alors 13 ans, et me souviens de l’engouement autour de la rencontre du Soleil et de la Lune, équipé de mes petites lunettes distribuées par l’État.

Depuis, j’ai eu la chance de pouvoir contempler (et photographier) celle de 2017 aux États-Unis. Au cœur des immenses étendues de l’Idaho, le spectacle avait été total, sous un ciel parfaitement dégagé. Un ballet céleste aussi addictif que les aurores boréales : une fois qu’on y a goûté, on veut absolument le revivre.

Ce nectar atmosphérique est donc de retour ce 12 août 2026. Il présente la particularité de se dérouler tardivement en journée, entre 13° et 0° au-dessus de l’horizon. Dans nos contrées alpines, ce paramètre a pour conséquence d’exclure toutes les vallées et certains versants, masqués par le relief. Plusieurs possibilités s’offrent à moi : chercher un sommet au prix d’une randonnée ou se diriger vers les points de vue atteignables en voiture. La première est écartée, les contraintes professionnelles ne me le permettent pas ce mercredi. La seconde également, ces lieux seront pris d’assaut par les visiteurs.

Le choix du spot pour l’éclipse solaire du 12 août 2026

En tant que photographe, se pose surtout la question de l’environnement. Immortaliser l’éclipse isolée, en plan serré, n’apporte guère d’intérêt : un tel cadrage est reproductible partout et en tout temps. Dans le processus de préparation, je pars alors dans l’idée d’intégrer un sommet emblématique à la composition, mais lequel ? Plusieurs variables sont à prendre en compte : qu’il soit reconnaissable, qu’il offre un horizon suffisamment dégagé pour ne pas le voir disparaître trop tôt derrière un massif, et qu’il soit facilement accessible. J’exclus l’intérieur des Alpes : trop de risques de nuages avec les évolutions orageuses diurnes.

Un endroit s’impose comme une évidence : la crête occidentale des Bauges au-dessus d’Aix-les-Bains et Chambéry, afin d’intégrer la Dent du Chat et le lac du Bourget. Du Nivolet au Revard, celle-ci s’étend sur 8 km. Grâce à l’application web de Peakfinder, il est possible de simuler précisément la course du Soleil au lieu et à la date souhaités. Le choix se porte sur le belvédère de l’Orionde (1 522 m). Il évite de surcroît le Sire et le Revard, qui devraient connaître une fréquentation record du fait des routes qui les bordent. Pour ce point de vue, la marche d’approche demeure modeste avec ses deux kilomètres et ses cent cinquante mètres de dénivelé, mais devrait être suffisante pour décourager nombre d’observateurs lambda.

Rendez-vous au Belvédère de l’Orionde

Le jour fatidique est arrivé. Peu après 17 heures, me voici sur la route, entamant l’ascension des Bauges depuis Saint-Alban-Leysse. La petite départementale sinueuse voit les automobilistes pèleriner par wagons. Un bouchon se crée à cause d’un bus peu agile dans les virages. La pression monte !

À 17h45, je trouve facilement une place de parking le long de la RD913, dans la forêt à la sortie de la Féclaz, près d’un parc accrobranche. À grandes enjambées je sillonne les chemins et sentiers, empruntant sur la fin les pistes de ski, dénudées et sèches en ce mois d’août. Trois quarts d’heure plus tard, j’atteins le belvédère où siège déjà une vingtaine de personnes. Une petite plateforme en contrebas de la table d’orientation constitue un replat parfait, avec son panorama dégagé sur la vallée. Je partage l’emplacement avec un autre photographe.

L’éclipse solaire débute

En attendant la danse divine, l’astre incandescent inonde de sa lumière le promontoire qui, au fil des minutes, se remplit de spectateurs, plus ou moins discrets d’ailleurs. L’horloge indique 19h28, les festivités commencent. À travers les filtres, une échancrure en bas à droite du Soleil se crée, marquant le début de l’éclipse. Une véritable effervescence se manifeste dans l’assemblée.

J’observe l’étoile se faire grignoter peu à peu par le jeu de la perspective jusqu’à 20h20, maximum de l’éclipse avec un recouvrement de 94 %, formant un croissant brillant concave. Une pénombre investit les paysages de la Savoie, la température diminue, l’exaltation est à son paroxysme. La lumière revient ensuite progressivement.

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L’éclipse au soleil couchant

Cette seconde partie est celle que j’attendais. Plus bas sur l’horizon, le Soleil se pare de ses teintes rouges. Autour de moi, certaines personnes s’inquiètent du voile brumeux au loin. Au contraire, leur réponds-je, les conditions sont idéales pour un final d’anthologie. En effet, les rayons, fortement filtrés par l’atmosphère, permettent d’équilibrer l’exposition, d’atténuer les contrastes.

C’est précisément ce dernier quart d’heure que je suis venu chercher ici, où la Dent du Chat entame un dialogue avec le Soleil, quasiment d’égal à égal au niveau de l’angle d’élévation. Dans une obscurité grandissante, le géant de feu, amputé sur son flanc gauche, donne une dimension mystique à la scène, presque terrifiante, tel l’œil de Sauron portant son regard maléfique sur la Terre du Milieu. Vers 20h50, le croissant, ressemblant à une corne de diable, disparaît par-delà les monts du Lyonnais, emportant avec lui ses mystères. Le public applaudit la mort du Soleil, tombé dans l’obscurité, au terme d’une représentation de haut vol.

La nuit prend le relais, je rebrousse chemin, les émotions plein la tête, la carte mémoire remplie de souvenirs, avec la conviction d’avoir vécu quelque chose de fort et ce, malgré l’absence de totalité du phénomène. Merci le ciel et la météo pour ce show !

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Tête de l’Aulp (2129 m) – Aravis
Tête de l’Aulp (2129 m) – Aravis
9 août 2026 In Aravis No Comment

Bivouac à la Tête de l’Aulp (2129 m), les 8 et 9 août 2026, dans le massif des Aravis.

Le choix de la sortie

Les vacances touchent à leur fin, mettant bientôt un terme à la vie réelle, avant de replonger dans le quotidien. Rien de tel qu’un baroud d’honneur que d’aller profiter de ces derniers moments de paix en altitude. L’occasion est double : une cinquième (!) vague de canicule débute ce week-end. À ce rythme, autant parler d’un été étouffant tant les intermèdes de fraicheur furent anecdotiques.

Les jambes encore lourdes de mon ascension de la Sambuy deux jours plus tôt, j’opte pour un parcours plus modeste, qui me conduit du côté des Aravis. L’objectif est un sommet sur le versant oriental du massif, n’ayant pas pu être atteint en mai 2025 pour cause de névés persistants : la Tête de l’Aulp (2129 m). Cette fois, aucun doute sur sa praticabilité.

Ascension de la Tête de l’Aulp

Le départ s’effectue depuis le parking de Merdassier du Milieu (1598 m), le long de la fameuse « route de la soif », magnifique piste d’altitude reliant le col de l’Arpettaz au sud et celui des Aravis au nord. Sous un soleil de plomb, j’attaque la montée au cœur de l’après-midi, à 14h45. Il suffit d’incliner la tête vers le haut, à s’en énuquer, pour voir la cime convoitée.

Les Aravis sont bien connus pour présenter des expositions prononcées ; cette virée ne déroge pas à la règle. Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, un sentier sillonne cette muraille qui me fait face, ne disposant pas de la moindre once d’ombre pour soulager l’effort. Le seul avantage de ce raide chemin réside dans la rapidité avec laquelle le dénivelé est avalé, si bien qu’en une cinquantaine de minutes, me voilà au col (1982 m). À droite, la Mandallaz. À gauche, la Tête de l’Aulp avec, en arrière-plan, l’imposant Charvin, sentinelle sud du massif.

Le sentier s’engage sur la crête bordée d’une clôture, les moutons paissant à quelques centaines de mètres, dans l’alpage. Il contourne ensuite le sommet par le nord, via une sente assez aérienne. Les dernières dizaines de mètres se terminent dans la prairie pentue, aboutissant à la petite croix de fer sommitale. Il m’aura fallu seulement 1h20 pour en venir à bout. Le ciel bleu règne ici en maître ; seuls quelques cumulus débonnaires coiffent les Alpes internes. Cependant, à l’ouest semblent se développer des voiles denses et épais, n’augurant rien de bon pour les lumières vespérales.

Du couchant à la nuit

Pendant de nombreuses heures, je patiente en ce lieu, balayé par une légère brise estompant la sensation de chaleur, observant l’œuvre du temps et du travail sur les paysages : les ombres qui s’allongent au fur et à mesure que l’astre décline, les nuages qui se créent et disparaissent, et les moutons, éparpillés sur le versant d’en face, broutant paisiblement. Par la suite, le spectacle hypnotique commence. Aux cris du berger répond la valse des chiens, ballet parfaitement réglé visant à rassembler le troupeau et le conduire jusqu’à la zone de chôme, espace clôturé où les bêtes passeront la nuit.

Entretemps, le soleil s’est effacé derrière la nébulosité, le décor perdant en luminosité. Toutefois, à la faveur d’une petite ouverture de clarté, une brève lumière d’un rouge intense se déploie pendant quelques minutes, avant de s’estomper. À l’horizon, l’étoile entame sa révérence, derrière l’épais filtre nuageux, la transformant en boule orangée si tamisée qu’elle prend des allures cinématographiques. Un épilogue poétique qui se conclut par une incroyable incandescence du ciel après le coucher. L’azur devient un magma éphémère, à en avoir le souffle coupé. Progressivement, la féerie laisse place à la nuit, tandis que les villages alentours s’illuminent un à un. La Voie lactée se dessine au-dessus du Mont Charvin et, plus tard, le croissant de lune émerge, dans un climat relativement doux malgré l’altitude.

Réveil laiteux

Le réveil sonne à 6 heures. L’aube éclaire déjà la Haute-Savoie mais quelque chose semble avoir changé. L’atmosphère est devenue trouble et laiteuse, les traditionnelles rougeurs matinales absentes. Le paysage apparait tel ce linge passé maintes fois à la machine, ayant perdu tout son éclat tant les couleurs y sont délavées. En résulte un lever de soleil complètement fade, sans émotion, suivi d’une lumière blanche et terne. Je n’insiste pas et retourne faire une sieste une heure durant, caressé par un mélange de chaleur solaire et d’air frais de montagne.

À 9 heures, je quitte ce promontoire qui m’a servi de couchette. Trois quarts d’heure plus tard, sous des températures déjà indécentes, je regagne la voiture, concluant une sortie en demi-teinte, sinon décevante en termes photographiques. Que nous réservera encore le ciel ces prochaines semaines ?…

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Pointe de la Sambuy (2198 m) – Bauges
Pointe de la Sambuy (2198 m) – Bauges
6 août 2026 In Bauges No Comment

Bivouac à la Pointe de la Sambuy (2198 m), dans le massif des Bauges, les 5 et 6 août 2026.

Le choix du sommet

Ce mercredi 5 août 2026 résonne d’une façon toute particulière pour moi : je fête aujourd’hui mes 40 ans. Loin du brouhaha et des conventions sociales présidant cet âge charnière, je décide d’aller célébrer l’entrée dans la quarantaine tout là-haut, face à moi-même et aux grands espaces. Cependant, depuis deux jours le ciel tourne à l’orage, avec de fortes intensités. En témoigne la foudre tombée à la Belle Étoile, la veille, déclenchant un incendie, fort heureusement rapidement maîtrisé par les pompiers. Clin d’œil facétieux des éléments par rapport à mon passé – mon électrisation en mai 2024 qui a failli me coûter la vie – ou simple coïncidence, je prends le message comme un appel à la prudence dans le choix de la sortie.

J’exclus ainsi tous les massifs internes, près de la frontière italienne, jugés à risque selon les prévisions. Bien que moins probables, des débordements sur les Préalpes ne sont pas à exclure, si bien qu’il me faut trouver un endroit disposant d’un abri où se replier. La toute proche Sambuy remplit l’ensemble des critères. L’objectif est de patienter en haut de la remontée mécanique, située aux deux tiers du parcours, où se trouvent des bâtiments, avant de poursuivre quand tous les feux seront au vert.

Ascension de la Pointe de la Sambuy

La voiture garée au parking de la station de Seythenex-La Sambuy (1144 m), j’entame les premières foulées sur la piste sillonnant l’ubac de la montagne. Les bourgeonnements au-dessus des reliefs alentours me questionnent, mais ils présentent l’avantage de fournir un peu d’ombre en cette lourde journée d’août. En quatre-vingt-dix minutes, au prix d’une transpiration déraisonnable, me voilà au premier palier, au sommet de la station (1827 m). Parmi les différentes constructions en place, figure une plateforme en bois, offrant une vue de choix sur la Tournette et le lac d’Annecy.

Pour marquer le coup, j’ouvre une bière ambrée locale afin de trinquer avec la Haute-Savoie et les cimes, ma compagnie du jour. L’ivresse de la montagne n’a jamais aussi bien porté son nom. Pendant près de 2h30, je m’attarde sur ce petit perchoir à contempler les éléments, à observer l’évolution de l’atmosphère et à consulter prévisions, modèles et autres observations en temps réel de l’activité orageuse. Rien à l’horizon, c’est le moment de finir l’ascension, afin de rejoindre cette pointe calcaire qui me nargue depuis quelques heures, presque 400 mètres plus haut.

Le sentier serpente dans l’alpage jusqu’au col de la Sambuy, puis bifurque en direction du sud afin de gagner la cime éponyme. Un panneau signale la dangerosité de cette dernière portion, largement justifiée par la raideur et l’engagement du parcours final. En attestent les câbles et les mains courantes disposés ça et là pour assurer de bonnes prises sur la roche patinée et glissante.

Arrivée au sommet

Il est 19h30 quand j’atteins la crête sommitale. Le ciel déploie une splendide lumière dorée qui oscille au gré des petits cumulus à l’ouest, transformant le décor. Les prairies ceinturant l’alpage de l’Aulp de Seythenex prennent, l’espace d’un instant, des teintes d’un brun doré, laissant entrevoir en contrejour le chalet du même nom, dans une ambiance onirique. Dans le même temps, le nord des Bauges baigne dans des rayons rasants, participant au bal de la rêverie.

Cependant, l’horizon accumule les particules dans les basses couches, si bien que le Soleil se transforme progressivement en une boule d’un jaune incandescent, plongeant ses abords dans un rouge vif. Il ne produit plus d’ombre tant les rayons sont filtrés, mais l’astre clôture merveilleusement bien ce mercredi si spécial. Étant définitivement assuré de l’absence d’orage, j’installe mon campement de fortune ici-même, le minimum rudimentaire sur l’un des seuls replats de la crête, pour une nuit à la belle étoile. L’obscurité est à peine installée que l’humidité rampe de partout, imprégnant matériel, vêtements et sursac de couchage. L’atmosphère laiteuse et brumeuse ne laisse aucun doute sur ce plan.

Une nuit humide

La nuit envahit peu à peu les Alpes. À la clarté des villes en vallée répond celle, plus délicate, de la Voie lactée, s’élançant dans le ciel méridional. Elle se fait néanmoins rapidement voler la vedette par le quartier de lune jaillissant par-delà le Mont Blanc, à minuit. Une douce lueur drape les paysages endormis, dans laquelle je me laisse envahir par le sommeil. Un bruit m’en extrait à 3 heures : un traileur noctambule sorti de nulle part, la frontale allumée, l’allure ardente. J’ignore qui de nous deux est le plus surpris : cet inconnu en voyant le clochard que je suis dans cette situation inconfortable, ou bien moi me demandant l’intérêt d’une telle sortie en cet horaire indu. Nous échangeons trois mots de courtoisie. Il redescend, je me rendors.

Les lumières de l’aube

5h45 : les lueurs de l’aube inaugurent la nouvelle journée. L’humidité est toujours aussi forte, toutes mes affaires sont trempées, tandis que des nuages peu épais viennent orner les massifs orientaux. Au loin, une fine dentelle voit ses contours irisés par le lever de soleil, avant que celui-ci émerge au bénéfice d’une trouée. Pendant plusieurs minutes, le secteur se voit gratifié d’une lumière pure et intense, masquant temporairement les désagréments du voile trouble.

Après ce spectacle matinal, je m’octroie une sieste d’une heure, tel un lézard d’altitude, puis entame le chemin du retour à 9 heures, jusqu’à regagner la voiture deux heures plus tard. D’ici, la Sambuy paraît imprenable. Pourtant, cette petite citadelle perchée à 2198 mètres m’a fait l’honneur de m’accueillir pour célébrer cet anniversaire mémorable, le temps d’une nuit…

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Dent d’Arclusaz (2041 m) – Bauges
Dent d’Arclusaz (2041 m) – Bauges
28 juillet 2026 In Bauges No Comment

Bivouac à la Dent d’Arclusaz (2041 m), dans le massif des Bauges, les 27 et 28 juillet 2026.

Le choix de la sortie

L’été 2026 s’apparente à une histoire sans fin, rythmée par des canicules qui se succèdent, laissant à peine le temps aux organismes de souffler. La quatrième vague est annoncée pour cette fin juillet, accueillie avec un certain fatalisme, pendant que certaines forêts françaises brûlent, au sens littéral du terme. Conjugaison de la sécheresse et de la malveillance humaine, désolant.

Gravir les montagnes constitue un remède pour se détourner des mauvaises nouvelles, tout en allant chercher la fraîcheur là où elle se trouve. Un sommet local me nargue depuis longtemps, se dressant majestueusement au-dessus de la Combe de Savoie : la Dent d’Arclusaz (2041 m). Voilà exactement dix-huit ans que je n’y suis pas monté. En juillet 2008, le fringant étudiant inexpérimenté que j’étais découvrait la montagne et la photographie. Cette virée à la journée m’avait marqué par sa difficulté physique. Avec le poids du sac et de l’âge, j’ai constamment décliné toute nouvelle tentative, jusqu’à aujourd’hui. En effet, une large zone de l’est des Bauges m’est interdite, car le règlement de la RNCFS proscrit le bivouac. Bon nombre des « quatorze 2000 » du massif – secteurs les plus grandioses – y sont situés. L’Arclusaz fait partie de cette poignée où on peut encore passer librement la nuit.

Montée à la Dent d’Arclusaz

La voiture garée au col du Frêne (950 m), il est 14h30 quand les premières foulées marquent le début du périple. Sous un ciel parfaitement bleu, le soleil frappe comme une gifle, en dépit de l’altitude. Au bout de quelques centaines de mètres en sous-bois, la clairière de Pré Ballet dévoile l’objectif du jour. La muraille calcaire surmontée de sa croix sommitale apparait si loin et inaccessible qu’elle découragerait les moins téméraires. L’ombrage bienvenu de la première moitié du parcours n’empêche pas la sueur de perler à grosses gouttes sur mon visage. Jusqu’au col du Potat (1351 m), la piste ne présente guère d’intérêt et, pour rompre cette monotonie et tromper la solitude, j’accompagne mes enjambées du livre audio de L’Étranger, d’Albert Camus. La plume dépouillée de l’auteur se dilue dans le vent perçant la forêt baujue.

Le sentier serpente dans le versant occidental et s’échappe définitivement du boisement au niveau de Pierre Besse, entrant dans le domaine des alpages. Il faut se tordre le cou pour voir le sommet qui s’est nettement rapproché, mais donnant toujours cette sensation de forteresse imprenable. Pourtant l’itinéraire avale les courbes de niveau et, à la cote 1800 m, un panneau prévient de la dangerosité de la suite. Une faille dans ce rempart minéral, munie d’un cordage, permet d’accéder à la crête.

Un bivouac vertigineux

Deux cents mètres à peine me séparent encore de la croix. Chez les plus sujets au vertige, ce final ressemblerait à une épreuve, tant les câbles s’égrènent sur le calcaire pentu et le sol instable ; pour ma part c’est une conclusion ludique qui me conduit enfin à la cime tant convoitée, après 3h30 d’effort ! Le panorama rend justice à l’abnégation : le regard embrasse la quasi-totalité des Bauges ainsi que les massifs environnants (Chartreuse, Belledonne, Lauzière) et les silhouettes lointaines de la Vanoise, des Écrins, des Arves, etc. L’éternel Mont Blanc quant à lui se manifeste de façon plus discrète, entre le Mont d’Armenaz et la Pointe des Arces.
Malgré la pluie du week-end, l’atmosphère présente une faible visibilité, un fin voile envahit le paysage.

Je profite de la fin de journée pour rechercher un emplacement pour le bivouac, sachant pertinemment, suite à mes repérages, que la tâche serait compliquée. Comme une providence, quelques mètres sous la croix métallique, non loin des falaises vertigineuses, je tombe sur une sorte de marche d’escalier longue de deux mètres, pour une cinquantaine de centimètres de large. De l’inconfort en perspective certes, mais du replat, inespéré !

Le soleil décline, les ombres s’allongent. La nébulosité ambiante étouffe la rougeur espérée, au profit d’un jaune quelconque sur les versants, alors qu’à l’est surgit la pleine lune au-dessus des crêtes de la Lauzière. Celle-ci a guidé mon choix de sortie, afin de pouvoir immortaliser la Combe de Savoie sous la clarté lunaire. Dans ses dernières minutes, l’astre incandescent embrase l’horizon, seule consolation pour ce crépuscule aux teintes tristement blafardes, qui affadissent un décor dépourvu de contraste. J’attends patiemment que la pénombre s’installe pour de bon, afin de capter les paysages inondés de la lumière argentée, jusqu’à minuit.

Lever du jour à la Dent d’Arclusaz

Après quelques heures d’un sommeil léger, le réveil sonne, il est 5h30. Le ciel se montre toujours aussi uniforme, laiteux, insipide. Comme prévu, le soleil jaillit dans l’alignement exact du Mont Blanc. Dès lors, il apporte un peu de vie à la scène, notamment du côté du nord-est où la succession des montagnes, baignées dans la lumière dorée, crée d’esthétiques géométries fantomatiques, des sommets baujus aux lointaines Dents du Midi, en Suisse. Trois cents mètres au sud, quatre chamois débonnaires dialoguent avec le précipice, profitant eux aussi des rayons chaleureux.

Sur mon replat de fortune, j’entame une petite sieste où se mêlent la fraîcheur du vent et le soleil ardent, paroxysme de l’agréable, avant de tout plier. Au moment de quitter les lieux, je laisse un message sur le cahier calfeutré au pied de la croix, dans un tube PVC : il a été déposé par la famille d’une habitante de Saint-Pierre d’Albigny, décédée ici-même suite à une chute il y a près de vingt-cinq ans, afin d’entretenir sa mémoire. 2h15 plus tard, je regagne la voiture sur le parking, au terme d’une excursion physiquement engageante et d’un butin photographique en demi-teinte : juillet est rarement une période prolifique pour les plus belles ambiances.

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