Bivouac à Croisse Baulet (2236 m), dans le massif des Aravis, les 12 et 13 juillet 2026.
Le choix de la sortie
Décidément, une canicule en chasse une autre en cette année 2026. À peine nous nous sommes remis de la précédente, qu’en débarque une nouvelle. En cette mi-juillet, la troisième s’installe en France. Après les orages bienvenus la veille, un temps plus stable est prévu pour le pont du 14 juillet, un prétexte pour aller chercher des températures plus vivables sur les sommets. Un endroit en particulier est sur ma liste depuis quelque temps, suite à un renoncement deux ans plus tôt, faute d’une sortie trop tôt dans la saison et de la présence de neige : Croisse Baulet (2236 m). Il constitue un belvédère de premier choix sur le massif du Mont Blanc, par sa position aux avant-postes des Aravis, dominant la vallée de l’Arve.
Montée à Croisse Baulet
Plusieurs accès sont possibles pour l’atteindre, je choisis le plus direct, moyennant tout de même un tarif de 900 mètres de dénivelé environ. Direction les hauteurs du village de Cordon. Après avoir desservi les derniers hameaux, la route s’enfonce dans la montagne pour se transformer en piste, jusqu’à atteindre le parking des Plaines (1360 m). Le site accueille une petite aire de pique-nique pour les familles. Quant à moi, pas question de traîner ici. Le sac à dos sur les épaules, je m’enfonce sur le chemin forestier, il est 15h15. L’ombrage du sous-bois se révèle opportun pour cette mise en jambes.
Mais une fois parvenu à l’alpage de l’Avenaz, c’est sous un soleil de plomb que se poursuit l’ascension. Le paysage qui se dévoile agit néanmoins comme un stimulant, tandis que l’objectif se dresse au-dessus de ma tête, telle une forteresse imprenable. Peu avant 17 heures, me voilà au col de l’Avenaz (1929 m). À gauche le Petit Croisse Baulet (2009 m), et à droite le Grand, surplombant la raide prairie. En dépit de l’altitude, la chaleur est intense, amplifiée par l’effort. Une demi-heure plus tard, le sommet est atteint. Le lieu se compose d’une longue crête effilée, plongeant au sud-ouest vers la Giettaz puis, au nord, domine abruptement la cabane du Petit Pâtre, où j’ai fait étape deux ans auparavant.

La chute
Alors que je me rends vers le cairn, mon téléphone m’échappe des mains, tombe sur la tranche, prend de la vitesse et effectue un magistral saut de l’ange dans le précipice. Impuissant, je ne peux que constater sa chute, puis le voir se fracasser dans le thalweg rocailleux, une centaine de mètres en contrebas. Dépité par ce geste malheureux, je commence à descendre pour le récupérer mais abandonne, cela attendra demain, vu l’état désespéré dans lequel il doit être.
La fin de journée se voit quelque peu ternie par cet incident, alors j’en profite pour bouquiner pendant que le jour décline, installant au passage mon bivouac sommaire sur un replat herbeux. Comme les deux dernières fois, ce sera une nuit à la belle étoile. Sans surprise, le coucher de soleil livre une lumière terne et sans relief, avec une atmosphère manquant de limpidité. Je m’allonge en attendant que la nuit soit totale pour lancer les timelapses sur les étoiles. À l’opposé, en bas, les villes scintillent de leurs lumières urbaines.

Animations nocturnes
Vers minuit, un bruit délicat me sort de mon sommeil léger. J’ouvre les yeux. À 50 centimètres de ma tête, se détache du bleu nuit de l’atmosphère une silhouette animale : un renard curieux vient me renifler, troublé par ma présence ici. « Que vient faire ce clochard sur mon territoire ? », semble-t-il penser. Il reviendra d’ailleurs quelques minutes plus tard, particulièrement intrigué. « Va-t’en », lui dis-je, « je ne suis pas comestible ! ».
Les heures de la nuit défilent. En face, une myriade de points lumineux ponctue le Mont Blanc ; dans une grande procession, les alpinistes partent à la conquête du toit de l’Europe, dans ces conditions probablement parfaites. Difficile de dormir de mon côté. À 4h30, les premières lueurs de l’aube se manifestent à l’est, dans lesquelles se fond la lune, franchissant les crêtes du Chablais. Ornée d’un fin croissant, elle apporte une dimension mystique au moment, tel l’œil de Sauron, version céleste.

Brasier matinal
J’observe le jour prendre forme progressivement. Les cirrus se parent de douces teintes rouges, tandis que les vallées sont encore plongées dans l’obscurité, il n’est que 5 heures. Contre toute attente, alors que l’horizon reste voilé, une improbable luminosité s’installe. Elle transforme le ciel en un vaste brasier aux nuances orange, se diffusant dans l’ensemble du paysage, un régal pour les yeux et l’appareil photo. Les cimes environnantes s’allument peu à peu, dans des tons surprenants, durant une poignée de minutes. Hypnotique.
Cerise sur le gâteau, à la faveur d’une obstruction par les nuages, le soleil diffuse des rayons aux allures divines, traversant la vallée de l’Arve, mêlant douceur et poésie. Une scène envoûtante avant que les voiles élevés, épais et généralisés, ne viennent mettre un terme au spectacle. Le temps pour moi de ranger les affaires, la quête du jour se profile : retrouver le kamikaze dans l’abîme. Je me dirige alors sur le flanc oriental de Croisse Baulet, constitué d’un dédale de rocailles, difficilement accessibles. Une fois retrouvé le point de repère identifié la veille– un gros bloc solitaire – je pars à la recherche de l’objet. Une demi-heure plus tard, alors que le doute commençait à s’installer, le voici enfin ! À ma grande surprise, point d’écran cassé ni de lentille détériorée. Mieux : il fonctionne, incroyable ! La robustesse de la firme coréenne et sûrement beaucoup de chance…

Sur cet heureux dénouement, je finis la longue descente, pour retrouver la voiture sur les coups de 9h30, épilogue d’une sortie riche en rebondissements et en ambiance. Autre motif de satisfaction : mon genou souffreteux depuis plusieurs semaines, n’a montré aucun signe de faiblesse sur ce terrain exigeant, de bon augure pour la suite.









