Bivouac à la Pointe du Velan (1782 m) dans le massif des Bauges, les 22 et 23 mai 2026.
Le choix de la destination
Dire que ce premier bivouac de l’année était attendu relève de l’euphémisme. Le début du mois de mai fut quelque peu chaotique : quand il ne pleuvait pas, c’était l’hiver qui venait jouer les prolongations, avec de la neige descendue jusqu’à 1000 mètres. Ce froid tardif conjugué à un bon enneigement hivernal limite alors les possibilités, les sommets étant encore pris dans un épais manteau blanc.
Pour autant, en ce week-end de la Pentecôte, les conditions météorologiques opèrent le grand écart : quelques jours après une vague de froid, c’est la chaleur qui s’installe sur l’Hexagone, grâce à un solide anticyclone et des flux de sud.
À peine la semaine de travail achevée, me voilà parti en vadrouille dans les toutes proches montagnes des Bauges, à la conquête d’un spot assez méconnu au nord-est du massif : la Pointe du Velan (1782 m). Sa faible altitude et son exposition garantissent l’absence de neige, tout en offrant de beaux panoramas, notamment sur le lac d’Annecy.

Montée à la Pointe du Velan
Ambitionnant d’atteindre le bout de la piste carrossable du vallon, je déchante lorsqu’une barrière empêche l’accès aux véhicules peu après le Pont de Saint-Ruth. Fâcheux imprévu, qui m’oblige à partir de plus bas, au niveau du point coté 870 mètres. C’est donc un dénivelé de 900 mètres qui s’annonce, peu en phase avec mon objectif de reprise en douceur des ascensions !… La voiture garée, j’entame alors la grimpette dans la forêt domaniale, faisant elle-même partie de la vaste RNCFS des Bauges (52 km²).
Le sentier ne laisse aucun droit à l’échauffement, serpentant directement dans l’abrupt versant. La mélodie bruyante du cours d’eau de Saint-Ruph, gonflé par les eaux de fonte, accompagne les premières foulées. Ce tumulte s’estompe progressivement au fur et à mesure que les courbes de niveau sont avalées, remplacé par le chant de quelques oiseaux peuplant les lieux. L’ombrage apporté par la canopée atténue la sensation de chaleur malgré une pente relativement forte, avant de déboucher dans l’alpage de la Servaz, au sortir de la forêt (1420 m). Un panneau au niveau de la barrière m’interpelle : il précise le caractère privé du site et que tout camping/bivouac y est interdit. L’épreuve du temps a estompé la carte délimitant l’emprise dudit alpage, laissant le doute s’installer pour la suite de l’escapade.
Non loin de là, au bout de la piste, se trouvent la ferme et le gîte de la Servaz, où je croise le couple de propriétaires. Renseignements pris, la Pointe du Velan se situe hors du domaine privé, il me sera donc possible d’y passer la nuit. L’arrivée des chèvres (et donc des patous) y est par ailleurs prévue ce week-end. D’ici peu, la tranquillité — sonore et d’esprit — sera plus compromise dans ce coin.
Depuis les bâtiments, il faut se tordre le cou pour visualiser l’objectif, matérialisé par une croix. L’ultime étape chemine dans cette prairie verdoyante mais ô combien pentue. Toutefois, le panorama qui se dévoile agit comme un puissant moteur, tant la beauté envahit le champ de vision : le lac d’Annecy, le massif de la Tournette et des Bornes, les Aravis, et bien sûr l’imperturbable Mont Blanc, enrobé de quelques nuages débonnaires.
La dernière ligne droite remonte la crête sommitale, bordée à droite par les résineux et à gauche par le raide alpage. Deux heures et quart après le départ, me voilà enfin tout en haut, tandis que mon genou montre d’inquiétants signes de faiblesse…

Une nuit au sommet
D’ici, le paysage récompense l’effort. Outre la partie Haute-Savoie déjà évoquée, se dévoile l’intérieur des Bauges — dominée par l’Arcalod — et au-delà, via les échancrures de relief : les Aiguilles d’Arves à travers le col d’Orgeval et le Mont Granier via celui de Chérel. Il règne ici une température agréable, sans vent, mais peu à peu, l’intensité lumineuse diminue, le Soleil passe derrière le rideau nuageux qui encombre l’horizon, affadissant l’ensemble des Alpes dans la pénombre. Tout semblait perdu quand soudain, tel le phare sur le rivage, le Mont Blanc s’embrase dans des tons allant du violet au rose, durant quelques minutes. Le second acte du festival vespéral commence au nord : c’est au tour des voiles élevés de se parer de teintes vermillon. Celles-ci viennent se conjuguer aux lumières urbaines à la faveur de la tombée de la nuit, offrant une scène aussi incroyable qu’esthétique.
Le spectacle achevé, je rejoins mon lieu de villégiature, sommaire : pas de tente, pour une nuit à la belle étoile. Minimaliste, mais avec le luxe du replat herbeux confortable. Le sommeil m’emporte rapidement, jusque vers 3 heures. Le quartier de Lune qui éclairait délicatement les lieux a depuis franchi l’horizon, dévoilant la Voie Lactée en arc de cercle, de la Tournette à l’Arcalod, que j’immortalise comme il se doit. À peine le temps de somnoler un moment, l’aube pointe le bout de son nez à l’est, avec ses premières lueurs. Le scénario de la veille se reproduit, à un degré moindre, avec l’entrée en phosphorescence des cieux, puis la propulsion du Soleil par-delà le massif des Aiguilles Rouges.

Les lumières de l’aube
En dépit des conditions anticycloniques réputées défavorables, c’est un doux récital qui se joue aux alentours du Mont Blanc. L’aspect vaporeux de l’atmosphère se marie avec les premiers rayons du jour, transformant cette partie des Alpes en un tableau où se découpe la silhouette des montagnes sous une lumière flavescente. Lointains détails que seul le téléobjectif permet de sublimer. Ce matin, l’aube m’a récité un poème aux rimes d’or…
Il est 8h30, notre étoile a séché les dernières gouttes de rosée de mon sursac. Une alouette voltige autour de moi, tandis que le coucou s’époumone à répéter son refrain bisyllabique. J’entame le chemin du retour, la douleur au genou toujours tenace. Tant bien que mal, en moins de deux heures la voiture est retrouvée, épilogue d’une belle sortie en terres baujues.









