Bivouac au Grand Galibier (3228 m), massif des Cerces, les 29 et 30 août 2026.
Une sortie ambitieuse
Voilà quelques semaines qu’une idée m’obnubile : dormir à plus de 3000 mètres. En fin d’été, c’est chose aisée dans la mesure où les derniers névés ont disparu, surtout avec la succession des canicules ayant sévi sur l’Hexagone, Alpes comprises. Cependant, les sommets remplissant ces trois conditions ne sont pas légion : accès pédestre, autorisation administrative pour le bivouac et relative platitude sommitale. En plus de quinze ans, je n’ai pu en faire que quelques-uns : près du Col Sommeiller (3018 m), le Pic du Mas de la Grave (3020 m), le Gros Peyron (3046 m), le Mont Thabor (3179 m) et le Pain de Sucre (3208 m).
Ce week-end réunit tous les facteurs pour partir à la conquête d’un plus de 3000 : nuit de pleine lune, ciel lavé des sables du Sahara par les pluies du vendredi et beau temps annoncé. Le plus dur reste de trouver l’endroit : entre les interdictions des parcs, des réserves diverses et les arrêtés municipaux qui fleurissent désormais partout, il devient difficile dans nos régions de passer une nuit en altitude.

Après avoir parcouru la carte IGN pendant un moment, une destination apparaît comme une évidence : le Grand Galibier (3228 m). Un sacré morceau toutefois, puisqu’il s’agit ni plus ni moins du point culminant du massif des Cerces, marquant la frontière entre la Savoie et les Hautes-Alpes. Bien déterminé à en découdre, direction la Maurienne pour me frotter à ce géant. Il faut croire que j’ai le don de choisir les week-ends d’événements locaux : la semaine dernière le trail Galibier-Thabor à Valmeinier, aujourd’hui le salon du tout-terrain à Valloire, village noir de monde pour l’occasion.
Une fois sorti de ce bourbier, sur la route du col à Plan Lachat, je m’engage sur la piste direction le lieudit des Mottets (2150 m). L’année précédente, j’avais pu constater qu’il était possible de se garer ici en toute légalité, évitant ainsi près de 2 kilomètres de marche sans intérêt. Vu l’épreuve qui m’attend, je ne boude pas cette économie.
Cap sur le Grand Galibier (3228 m)
Du parking, l’objectif me nargue et m’effraie. Il se profile tel un donjon imprenable, surplombant les lieux de 1100 mètres de dénivelé, avec ses murailles de calcaire dolomitique et ses dédales rocheux. Serais-je à la hauteur, lesté de mes 18 kg sur le dos ? La montre indique 13h45 quand j’entame l’ascension, sur ce sentier que je connais si bien, pour l’avoir emprunté à maintes reprises. Le site a gagné en fréquentation au fil du temps, tout le monde s’est mis en tête d’inscrire à son palmarès la Pointe des Cerces (3098 m), au-dessus du lac éponyme, nouveau lieu à la mode sur les réseaux sociaux. J’avance à bon rythme, en traversant un troupeau de moutons puis les vastes alpages sur le GR57, jusqu’à atteindre le Col de la Ponsonnière (2613 m) seulement quatre-vingt-dix minutes après mon départ.
Vers un monde minéral…
Pour garder la tête froide et le moral, je considère que tout ceci était une simple mise en jambe, un échauffement. Et pour cause, sur la droite se dessine la seconde partie, autrement plus ardue. L’objectif paraît toujours autant inaccessible, difficile de croire qu’un itinéraire y conduit. La crête de la Ponsonnière constitue un préambule, un trait d’union entre deux univers : le verdoyant cède graduellement la place au minéral. Le Lac Blanc, aux eaux vert-turquoise, se dévoile en contrebas du sentier et signale le réel début des hostilités. Dans les éboulis du Roc Termier se devine le raide parcours, aboutissant plus loin au col Termier (2898 m).
Au sein du creux rocailleux se niche un petit plan d’eau bien malingre, avec ses reflets d’un marron terreux. À gauche, une harde de bouquetins se promène dans le pierrier. Ici, c’est leur univers, me rappelant l’humilité qui doit me guider jusqu’à la cime. Face à moi s’élève l’ultime étape du trajet, de toute évidence la plus dure, à en juger par l’esthétique inhospitalière de cette face chaotique.

Un final rocailleux
Le tracé se perd peu à peu dans ce labyrinthe, nécessitant une vigilance de tous les instants pour ne pas s’égarer. Mon salut tient à ces modestes marques bleues, peintes à intervalles réguliers par quelque âme bienveillante des années plus tôt. L’usure du temps les a progressivement estompées, rendant ma progression parfois incertaine. Quelques passages sur la fin obligent à quelques manœuvres d’escalade facile, pour se hisser vers les derniers mètres. À 17h30, le Grand Galibier est enfin conquis, au terme de 3h45 d’une ascension physiquement exigeante, mais avec la fierté d’y être parvenu. Là-haut, le panorama offre une vue sur une pléthore de sommets emblématiques des Alpes, qu’ils soient lointains (Mont Blanc, Mont Viso, Pic de Rochebrune…) ou proches (Aiguilles d’Arves, Mont Thabor et surtout le massif des Écrins, avec la Meije et la Barre des Écrins à portée de main).
Le lieu présente deux éléments improbables : une petite antenne sur un bloc de béton avec un panneau solaire et un replat accueillant idéalement ma tente, pour un bivouac royal. Une petite croix métallique complète le tableau, veillant sur habitants et autres pèlerins de la vallée. Des vautours planent sans effort au-dessus de ma tête. Sans le moindre battement d’aile, ils virevoltent dans le ciel au gré des courants ascendants, laissant entendre le sifflement de l’air à travers leurs plumes.

Crépuscule incandescent et clarté lunaire
Le temps défile, les ombres s’étirent, annonçant l’heure du crépuscule. Franchissant les nuages qui l’éclipsaient jusqu’alors, le soleil livre, pour son dernier quart d’heure, un spectacle saisissant. Contrairement aux précédentes semaines où un voile à l’horizon estompait les ultimes rayons, aujourd’hui aucune nébulosité ne vient jouer les trouble-fête. Les plus hautes montagnes du secteur se transforment alors en une myriade de braises incandescentes, immortalisées avec soin. L’obscurité grandit, mais pour une courte durée. Une demi-heure plus tard, c’est au tour de la pleine lune de jaillir par-delà les crêtes, à l’est. Sa couleur d’un jaune vif rappelle la lumière d’un phare sur les côtes. Celle-ci inonde progressivement le paysage, qui se révèle en clair-obscur, en silhouettes.
Côté nord et ouest, défilent les voitures près des cols du Lautaret et du Galibier, ainsi qu’en direction de Valloire, formant de longues traînées lumineuses sur les photographies nocturnes. Ces dernières donnent l’impression d’avoir été prises en plein jour. Seuls les éclairages urbains et les discrètes étoiles dans le firmament en apportent la preuve contraire.
Sur mon promontoire règne une profonde quiétude, sans vent ou presque, où la température décline peu à peu, atteignant les 2°C au plus frais de la nuit. Glacial pour le commun des mortels, agréable pour moi, compte tenu de l’altitude et de la saison. La fatigue m’emporte péniblement vers minuit, pour quelques heures d’un sommeil haché.

Les lumières matinales
Le réveil sonne à 6h30. Les nuages parsemant jusqu’alors le ciel se sont totalement dissipés, laissant place à une atmosphère limpide. La ceinture de Vénus, bande bleutée de l’ombre de la Terre surmontée des teintes rosées, coiffe le massif des Écrins. Quelques minutes plus tard, s’illuminent les plus hautes cimes d’un rouge écarlate, de façon éphémère. Les Alpes découvrent un jour nouveau, les ombres remontent les versants, la vie s’anime. De mon côté, je fais l’impasse sur la traditionnelle sieste matinale, le chemin du retour s’annonçant long. Les affaires pliées, à 8h40, j’entame la descente. L’itinéraire est plus évident. Cette fois aucune divagation, j’atteins rapidement la crête de la Ponsonnière où trois bouquetins m’offrent une pause photographique bienvenue. Les individus se prélassent sur un gros bloc, favorisant quelques cadrages intéressants avec en arrière-plan la Pointe des Cerces.

La dernière étape m’amène à prendre un chemin alternatif, longeant le ruisseau de la Ponsonnière, plus secret et moins fréquenté. Ma réserve d’eau s’amenuise ; il est temps d’en finir. Si cet itinéraire bis présente un kilométrage plus faible que l’officiel, son caractère accidenté finit de m’achever. À 11h30, la voiture est enfin regagnée, concluant un périple éprouvant, mais avec le bonheur d’avoir réussi le pari, et à la clé, des images et souvenirs inoubliables. Le Grand Galibier devient aujourd’hui mon plus haut lieu de bivouac, lequel le détrônera ?



















