Bivouac à la Pointe de la Sambuy (2198 m), dans le massif des Bauges, les 5 et 6 août 2026.
Le choix du sommet
Ce mercredi 5 août 2026 résonne d’une façon toute particulière pour moi : je fête aujourd’hui mes 40 ans. Loin du brouhaha et des conventions sociales présidant cet âge charnière, je décide d’aller célébrer l’entrée dans la quarantaine tout là-haut, face à moi-même et aux grands espaces. Cependant, depuis deux jours le ciel tourne à l’orage, avec de fortes intensités. En témoigne la foudre tombée à la Belle Étoile, la veille, déclenchant un incendie, fort heureusement rapidement maîtrisé par les pompiers. Clin d’œil facétieux des éléments par rapport à mon passé – mon électrisation en mai 2024 qui a failli me coûter la vie – ou simple coïncidence, je prends le message comme un appel à la prudence dans le choix de la sortie.
J’exclus ainsi tous les massifs internes, près de la frontière italienne, jugés à risque selon les prévisions. Bien que moins probables, des débordements sur les Préalpes ne sont pas à exclure, si bien qu’il me faut trouver un endroit disposant d’un abri où se replier. La toute proche Sambuy remplit l’ensemble des critères. L’objectif est de patienter en haut de la remontée mécanique, située aux deux tiers du parcours, où se trouvent des bâtiments, avant de poursuivre quand tous les feux seront au vert.

Ascension de la Pointe de la Sambuy
La voiture garée au parking de la station de Seythenex-La Sambuy (1144 m), j’entame les premières foulées sur la piste sillonnant l’ubac de la montagne. Les bourgeonnements au-dessus des reliefs alentours me questionnent, mais ils présentent l’avantage de fournir un peu d’ombre en cette lourde journée d’août. En quatre-vingt-dix minutes, au prix d’une transpiration déraisonnable, me voilà au premier palier, au sommet de la station (1827 m). Parmi les différentes constructions en place, figure une plateforme en bois, offrant une vue de choix sur la Tournette et le lac d’Annecy.
Pour marquer le coup, j’ouvre une bière ambrée locale afin de trinquer avec la Haute-Savoie et les cimes, ma compagnie du jour. L’ivresse de la montagne n’a jamais aussi bien porté son nom. Pendant près de 2h30, je m’attarde sur ce petit perchoir à contempler les éléments, à observer l’évolution de l’atmosphère et à consulter prévisions, modèles et autres observations en temps réel de l’activité orageuse. Rien à l’horizon, c’est le moment de finir l’ascension, afin de rejoindre cette pointe calcaire qui me nargue depuis quelques heures, presque 400 mètres plus haut.
Le sentier serpente dans l’alpage jusqu’au col de la Sambuy, puis bifurque en direction du sud afin de gagner la cime éponyme. Un panneau signale la dangerosité de cette dernière portion, largement justifiée par la raideur et l’engagement du parcours final. En attestent les câbles et les mains courantes disposés ça et là pour assurer de bonnes prises sur la roche patinée et glissante.

Arrivée au sommet
Il est 19h30 quand j’atteins la crête sommitale. Le ciel déploie une splendide lumière dorée qui oscille au gré des petits cumulus à l’ouest, transformant le décor. Les prairies ceinturant l’alpage de l’Aulp de Seythenex prennent, l’espace d’un instant, des teintes d’un brun doré, laissant entrevoir en contrejour le chalet du même nom, dans une ambiance onirique. Dans le même temps, le nord des Bauges baigne dans des rayons rasants, participant au bal de la rêverie.
Cependant, l’horizon accumule les particules dans les basses couches, si bien que le Soleil se transforme progressivement en une boule d’un jaune incandescent, plongeant ses abords dans un rouge vif. Il ne produit plus d’ombre tant les rayons sont filtrés, mais l’astre clôture merveilleusement bien ce mercredi si spécial. Étant définitivement assuré de l’absence d’orage, j’installe mon campement de fortune ici-même, le minimum rudimentaire sur l’un des seuls replats de la crête, pour une nuit à la belle étoile. L’obscurité est à peine installée que l’humidité rampe de partout, imprégnant matériel, vêtements et sursac de couchage. L’atmosphère laiteuse et brumeuse ne laisse aucun doute sur ce plan.

Une nuit humide
La nuit envahit peu à peu les Alpes. À la clarté des villes en vallée répond celle, plus délicate, de la Voie lactée, s’élançant dans le ciel méridional. Elle se fait néanmoins rapidement voler la vedette par le quartier de lune jaillissant par-delà le Mont Blanc, à minuit. Une douce lueur drape les paysages endormis, dans laquelle je me laisse envahir par le sommeil. Un bruit m’en extrait à 3 heures : un traileur noctambule sorti de nulle part, la frontale allumée, l’allure ardente. J’ignore qui de nous deux est le plus surpris : cet inconnu en voyant le clochard que je suis dans cette situation inconfortable, ou bien moi me demandant l’intérêt d’une telle sortie en cet horaire indu. Nous échangeons trois mots de courtoisie. Il redescend, je me rendors.

Les lumières de l’aube
5h45 : les lueurs de l’aube inaugurent la nouvelle journée. L’humidité est toujours aussi forte, toutes mes affaires sont trempées, tandis que des nuages peu épais viennent orner les massifs orientaux. Au loin, une fine dentelle voit ses contours irisés par le lever de soleil, avant que celui-ci émerge au bénéfice d’une trouée. Pendant plusieurs minutes, le secteur se voit gratifié d’une lumière pure et intense, masquant temporairement les désagréments du voile trouble.
Après ce spectacle matinal, je m’octroie une sieste d’une heure, tel un lézard d’altitude, puis entame le chemin du retour à 9 heures, jusqu’à regagner la voiture deux heures plus tard. D’ici, la Sambuy paraît imprenable. Pourtant, cette petite citadelle perchée à 2198 mètres m’a fait l’honneur de m’accueillir pour célébrer cet anniversaire mémorable, le temps d’une nuit…









