Bivouac aux Cornettes de Bise (2432 m), les 12 et 13 septembre 2026, dans le massif du Chablais.
Le choix de la sortie
Le cœur ou la raison ? Après plusieurs sorties épuisantes les semaines précédentes, j’étais bien parti pour reposer l’organisme avant la saison automnale, afin d’écouter la raison. Cependant, les belles conditions météorologiques conjuguées au retour des températures normales ont quelque peu modifié le programme, corrompant allègrement mon cœur. Pour le quatrième week-end consécutif, me voilà parti pour aller tutoyer les cimes. Oui, mais de quel massif ?
L’envie de changement m’anime et me pousse à explorer le nord de la Haute-Savoie du côté du Chablais. La carte IGN est alors minutieusement analysée et un constat s’impose : pour avoir une vue panoramique, soit il faut sillonner les stations de ski aux cicatrices peu esthétiques dans le paysage, soit avaler un fort dénivelé. La seconde solution est naturellement privilégiée et le choix se porte sur un célèbre sommet marquant la frontière franco-suisse : les Cornettes de Bise (2432 m), aux confins de La Chapelle-d’Abondance. J’avais pu découvrir ce secteur en juillet 2020, lors d’un bivouac à la Pointe des Pavis (2075 m) au moment où brillait dans le ciel nocturne la comète Neowise.

Impression depuis le parking
Après un long itinéraire pour rejoindre la vallée isolée de l’Eau Noire, le terminus de la route est atteint, à Bise (1500 m). Un vaste parking déjà largement rempli, un refuge-restaurant bien garni et des bâtiments agricoles composent ce lieu aux allures de bout du monde. Il s’inscrit au sein d’un amphithéâtre majestueux, constitué d’alpages verdoyants, dominés par d’imposantes murailles calcaires. La plus impressionnante d’entre elles n’est autre que la destination du jour. Elle surplombe le départ d’environ 950 mètres. À l’instar des dernières sorties, elle s’apparente à une citadelle aussi inaccessible qu’imprenable.
Ascension des Cornettes de Bise
À 12h45, sous un grand ciel bleu, débute la randonnée, le dos lesté de 17 kg. La première étape consiste à remonter un vallon conduisant au Pas de la Bosse (1816 m), accompagné au début par un troupeau de chèvres suivant le sentier. En 50 minutes, l’objectif est atteint. Un simple amuse-bouche, si l’on considère le reste du parcours. La sente s’engage ensuite dans une étroite et raide combe, dont il faut se tordre le cou pour entrapercevoir la fin. Mollets et cuisses sont mis à rude épreuve, tout comme le souffle.
En contrepartie, le dénivelé est rapidement avalé. Plus haut, le répit est de courte durée, le temps de changer de versant et de reprendre de plus belle. Sous le Saix Rouquin, quelques passages demandent de mettre les mains et de s’exercer à des gestes d’escalade de façon heureusement ponctuelle. Au détour d’une épaule rocheuse, le dôme sommital se détache dans le ciel, signalant les derniers instants d’effort.

Arrivée au sommet
Après 2h55 d’une ascension physique, la cime des Cornettes de Bise est vaincue. S’érige ici une grande croix. Une plaque indique qu’elle a été dressée et bénie trente ans auparavant, le 15 août 1996. Une citation de Saint-Exupéry y est gravée : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ».
Là-haut, le paysage récompense la dureté du parcours. Une myriade de lieux géographiques se signale au visiteur : les Alpes suisses avec au loin le Grand Combin, le Matterhorn, le Weisshorn, le Zinalrothorn, la Dent d’Hérens ; le Mont Blanc ; toutes les crêtes du Chablais jusqu’aux Aravis ; une bonne partie du Lac Léman avec les villes de Lausanne et Vevey ; le lac de Neuchâtel en arrière-plan tout comme la chaîne du Jura.
Pendant près d’une heure, un nuage stationne au-dessus des lieux, privant le sommet des bienfaits du soleil, jusqu’à ce que celui-ci réapparaisse pour un réchauffement bienvenu.
Le jour décline peu à peu ; un emplacement plat au pied de la croix accueille la tente, pour une nuitée sous divine protection. Quelques mètres en contrebas, des bouquetins curieux mais méfiants s’approchent, pour mon plus grand plaisir.

Les couleurs du crépuscule
À l’ouest, des voiles élevés encombrent le ciel, me laissant douter de l’arrivée des couleurs crépusculaires. Mais après quelques teintes blafardes, durant le dernier quart d’heure, l’étoile ne trouve aucune nébulosité sur son chemin. Alors, partout autour, les cimes deviennent incandescentes, aussi bien côté suisse que côté français. Le festival coloré se prolonge jusqu’à la fin du jour, où le rouge-rose passe le flambeau au violet-bleu.
L’obscurité s’installe graduellement, les lumières des villes et villages s’éclairent. Malgré l’absence totale de lune, il subsiste une très légère clarté. Aux phosphorescences urbaines répond celle de la Voie lactée, s’étirant verticalement au-dessus du silence nocturne. Je sors régulièrement faire des timelapses pour immortaliser cette valse céleste. Je craignais un froid mordant, mais les températures se révèlent globalement acceptables pour la saison et l’altitude, descendant au plus bas à 4 °C. Elles restent supportables en l’absence (ou presque) de vent.


Aube incandescente
Après une nuit au sommeil haché, le réveil sonne à 6h20. Des lueurs se déploient à l’orient, où stationnent des nuages élevés. Ces derniers se parent d’une rougeur magmatique durant un long moment, comme si c’étaient les portes des Enfers, créant une ambiance envoûtante et énigmatique. À l’opposé, les teintes rosées se diluent insensiblement dans l’azur jusqu’à la percée du jour. Le soleil diffuse ses chauds rayons sur les versants et les premiers randonneurs arrivent.
Les affaires pliées, à 8h40 démarre le chemin du retour, exercice redoutable pour les jambes tant la pente ne pardonne pas. À cadence soutenue, l’altitude baisse rapidement et les passages craints sont finalement franchis sans réelle difficulté. En moins de deux heures, le parking est regagné. L’occasion de constater le chemin parcouru et la position réelle du sommet : à gauche des grandes parois calcaires, où la croix se détache sur la pente herbeuse. Ce dernier regard met un terme à cette escapade physique, sous de belles conditions de lumière et d’observation.









