Bivouac à la Pointe de la Galoppaz (1680 m), dans le massif des Bauges, les 30 et 31 octobre 2026.
Le choix de la destination
Deux jours seulement après mon épique virée à la Grande Sure, mon appétit d’ambiances automnales reste intact. Un schéma météorologique semble se dessiner sur cette dernière semaine d’octobre : la présence d’une mer de nuages alpine, se disloquant partiellement en journée, puis revenant la nuit. Exactement les conditions que j’espérais. Alors, malgré les jambes encore lourdes de la précédente sortie, je me décide à retourner tutoyer les sommets. L’un d’entre eux, la Pointe de la Galoppaz (1680 m), suscite ma convoitise depuis des années : j’attendais pour m’y rendre la brume à faible altitude et les couleurs d’automne. Elle fait partie des incontournables du sud des Bauges, et sa crête herbeuse se distingue depuis la vallée de Chambéry.

Montée à la Pointe de la Galoppaz
En tout début d’après-midi, me voici au parking du point de départ (1045 m), à proximité du col des Prés. Le brouillard s’est progressivement dissipé sur le secteur, laissant place à un franc ciel bleu, à l’éclat répondant aux teintes flamboyantes des forêts baujues. Peu avant 14 heures, je pars à l’assaut de mon objectif, optant pour l’itinéraire le plus direct, par le nord. Ce parcours passe par la redoutable section entre les chalets de l’Allier et de la Buffaz, où le sentier serpente dans le versant raide, sur près de quatre cents mètres de dénivelé, avalés en une cinquantaine de minutes.
La foulée est volontairement rapide : à travers les arbres, j’observe la reconstitution de la mer de nuages, aussi bien sur le bassin chambérien qu’au cœur du massif. La perspective d’immortaliser ce moment me motive davantage. Finalement, en moins de deux heures, la cime est atteinte. Là-haut, le spectacle est saisissant : côté montagne de l’Épine, les flots contenus sur le Nord-Isère et l’avant-pays savoyard débordent par les crêtes et, plus impressionnant, une langue atmosphérique rampe inexorablement depuis la vallée d’Aillon, comme un émissaire de la calotte glaciaire stationnée sur Annecy. Nul doute : le programme annoncé se met en place sous mes yeux.

Le retour de la mer de nuages
Un replat idéalement positionné me permet d’installer la tente, afin d’être aux premières loges, bénéficiant d’un panorama à trois cent soixante degrés. Pendant que le jour décline, je capte ces mouvements vaporeux, jusqu’au dernier quart d’heure, où tout rougeoie. Quelques personnes sont venues assister au coucher de soleil, multipliant les superlatifs d’émerveillement. À juste titre : la scène est somptueuse. En dessous, une sorte de force invisible semble empêcher le brouillard de poursuivre son chemin, protégeant momentanément Thoiry du déluge.
En dépit du froid (3 °C), je reste dehors à photographier le paysage jusqu’à la nuit tombée, profitant d’un début de soirée totalement obscur pour révéler les étoiles. Vers 21 heures, au nord-est, surgit la lune, éclairée à 70 %, apportant une clarté bienvenue et mettant en évidence la marée montante qui a investi la quasi-totalité des vallées. La dynamique des fluides opère sans relâche, les cols jouent le rôle de vases communicants, notamment celui de la Sciaz au pied du Mont Morbié.
Cette lente inondation est animée par l’apparition d’un vent du nord, soutenu et constant, renforçant au passage la sensation de fraîcheur. Le niveau monte, avant de se stabiliser vers 1400 mètres. En contrebas, le tintement des cloches des vaches s’ajoute au sifflement de la brise. L’ambiance paraît pré-apocalyptique ! Vers minuit, je vais enfin me calfeutrer dans le duvet, dans l’espoir de trouver le sommeil malgré l’incessante vibration de la toile de tente, au gré des bourrasques.


Réveil au-dessus du brouillard
Ma léthargie superficielle s’interrompt brutalement quand claironne le réveil à 5h45. Péniblement, je m’extirpe de mon cocon douillet pour affronter de nouveau la morsure du froid extérieur. Je change de stratégie par rapport à la veille, en descendant du côté de la Petite Pointe de la Galoppaz. L’alpage constituait un obstacle visuel pour cadrer l’intérieur des Bauges. J’y croise les bovidés encore somnolents, intrigués par ma présence ici même à cette heure indue. Mes déambulations me conduisent jusqu’à une croix, hommage à un certain Louis-Michel Convert, tragiquement décédé en 2014 à l’âge de 26 ans. Le lieu offre un point de vue majestueux et dégagé sur le vallon du Lindar avec, en ligne de mire, le Mont Colombier. Les poses longues à l’aube transforment la nébulosité en un soyeux coton, dont la blancheur contraste avec les forêts cramoisies, pour un résultat fantasmagorique, surtout quand le soleil s’en mêle.
Une fois le travail accompli, me revoilà auprès de mon bivouac, contemplant l’archipel alpin. Un instant de profonde plénitude m’envahit, tant ce phénomène exerce un pouvoir hypnotique et apaisant, au-delà de sa beauté intrinsèque. Peu après 9 heures, j’entame le chemin du retour, conscient d’avoir assisté à une représentation de haute volée, signée Dame Nature…









