Bivouac au lac des Cerces (2410 m), dans le massif des Cerces, les 16 et 17 octobre 2026.
Le choix de la sortie
Automne, te voilà enfin ! Après des mois de chaleur presque ininterrompue, l’intersaison s’installe dans les Alpes. Les forêts au dégradé de verts se transforment progressivement en de vastes mosaïques jaune, rouge et orange, d’abord en altitude puis, au fil des jours, plongent dans les vallées. Un festival de couleurs avant la longue période de monochromie où le marron de la végétation dénudée alternera avec le blanc hivernal.
Comme chaque année, je scrute le meilleur moment pour aller m’enivrer du parfum automnal, qu’il soit forestier ou non. En ce week-end de mi-octobre – et comme depuis plusieurs semaines – la météo se révèle défavorable sauf jusqu’à samedi midi. Trépignant d’impatience, je me libère de mes obligations pour partir dès le vendredi à la mi-journée. Direction la Maurienne et le massif des Cerces pour un bivouac au lac éponyme. Fin août, j’avais déjà exploré le secteur, en réalisant mon exploit de l’année, celui d’aller dormir au sommet du Grand Galibier. De là-haut, j’avais pu constater le surtourisme estival au lac des Cerces, dénombrant des dizaines de tentes. Il a ainsi rejoint la liste des trop nombreux spots à éviter durant la belle saison. Un vendredi d’octobre devrait logiquement m’offrir une plus grande tranquillité.

Cap sur le lac des Cerces
Il faut reconnaître que cette sortie est le choix de la facilité, tant sur le plan de l’effort que sur celui de la contemplation : à peine 300 mètres de dénivelé et un panorama exceptionnel garanti à destination. Il est 14h30 quand crissent les premières foulées sur le sentier, au départ des Mottets (2150 m). Les conditions se montrent idéales et étonnamment chaudes, si bien que c’est en t-shirt que j’arpente le versant sous la piste menant au col des Rochilles. Les plus hautes cimes témoignent de la neige tombée quelques jours auparavant, notamment celles exposées au nord, mais celle-ci demeure assez résiduelle. Les alpages quant à eux ont troqué leur verdure – somme toute relative compte tenu de la sécheresse subie – au profit de teintes jaunâtres, aux reflets dorés.
En cinquante minutes à peine, l’objectif est atteint. Le plan d’eau, niché à 2410 mètres, s’inscrit dans un vaste amphithéâtre dominé par de hautes murailles rocheuses. Plein est, une ouverture dans le relief offre une vue de premier choix sur les Aiguilles d’Arves, formant un arrière-plan singulier, contrastant avec les tout proches Pic de la Ceinture et la Pointe de la Fourche. Les esprits féconds y verraient des oreilles de chat. Devant ce décor, je me positionne sur la rive orientale et m’étends un moment. L’endroit est propice à faire le vide, à laisser de côté les préoccupations futiles et virtuelles du quotidien, pour mieux s’ancrer dans le présent, dans le vrai qui se déroule ici même.

Ainsi allongé, je laisse mon regard se perdre dans l’azur. Il y observe des nuages élevés, s’étirant lentement. Ils prennent des formes ondulantes, rappelant de longues chevelures féminines. Elles défilent sous mes yeux, s’éloignent puis s’évaporent… troublante métaphore céleste du réel.
17h30. Derrière le relief du Galibier, le soleil tire déjà sa révérence. J’en profite pour monter la tente au balcon quatre étoiles. Plus tard, les sommets se muent en flammèches. Je parcours alors le pourtour du lac pour capter les innombrables reflets jusqu’au dernier souffle du jour.

Nuit étoilée
Les lumières ont cédé leur place à l’ombre qui prend possession des lieux. Au loin, une lueur subsiste un moment, palette de tonalités pastel, du jaune au violacé, tout en douceur. Le bleu décline quant à lui toutes ses nuances, clair à l’ouest et de plus en plus foncé en direction de l’est, où la nuit gagne irrémédiablement du terrain. Un fin croissant de lune vient se loger dans le creux du col de la Ponsonnière. En début de soirée, notre satellite passe lui aussi derrière l’horizon, emportant le dernier éclairage qui persistait. L’obscurité totale introduit la vedette des prochaines heures : l’infini cosmique et ses millions de scintillements. Verticale, la Voie lactée se dresse majestueusement, reflétée par les eaux parfaitement calmes du lac. Le miroir du ciel nocturne apporte une quiétude supplémentaire à la scène, que la température négative (-2 °C) ne parvient pas à troubler. À maintes reprises, je reste dehors à immortaliser ce lent ballet astral, ponctué çà et là par de furtives étoiles filantes, le tout dans un silence monacal.

Sous une atmosphère toujours aussi limpide, le jour se lève peu après 7 heures. Au fond, les Aiguilles d’Arves se détachent de façon magnétique puis, lorsqu’apparait le soleil, s’embrasent telles des allumettes. Elles miroitent sur les eaux paisibles, avant d’être rejointes par le Grand Galibier. Les rayons grignotent les montagnes, les ombres reculent, les paysages gagnent en clarté. Pendant près d’une heure, je capte ces symétries où, par le jeu de la perspective, le minéral se conjugue à l’aquatique.
En fin de matinée, je regagne la voiture, épilogue d’une parenthèse bienvenue dans ce sanctuaire alpin…

























































